Les intégrales se poursuivent avec Daniel Barenboim à la Philharmonie de Paris. Le temps d’un week-end, place aux quatre symphonies de Brahms avec la Staatskapelle de Berlin, dont il est le directeur musical depuis 1992. Un cycle inauguré ce samedi soir par les deux premiers opus.

Daniel Barenboim et la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie de Paris © Peter Adamik
Daniel Barenboim et la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie de Paris
© Peter Adamik

Les deux premières symphonies de Brahms fascinent par leurs points communs et leurs contrastes. La deuxième (1877), en ré majeur, a été composée en à peine un an. Le ton lumineux, majestueux et léger d’une œuvre jugée facilement compréhensible a engendré un succès immédiat. Et les nombreux passages populaires voire bucoliques inspirent volontiers la comparaison avec la Pastorale de Beethoven. Au contraire, la Symphonie n° 1 (1876) est arrivée à maturation après vingt ans de labeur. Écrite dans la tonalité d'ut mineur, elle présente une profondeur tragique et une grande complexité architectonique dont la structure imposante fait explicitement référence à l’auteur de l’« Ode à la joie ».

Barenboim connaît l’art de raconter des histoires, et ce dès l’agencement du programme. En choisissant d’inverser l’ordre chronologique des symphonies, il invite à percevoir les éclaircies musicales de la deuxième avant de s’enfoncer dans les profondeurs d’une machinerie redoutable à laquelle ne peut succéder que le silence. Ainsi, un premier mouvement large et aéré émerge. Le son respire dès le motif minimaliste aux contrebasses jusqu’aux passages polyphoniques ; Barenboim laisse alors de l’espace aux solistes pour faire naviguer les thèmes à travers la phalange. Il les conduit sur la durée en soulignant leur caractère. Les flûtes traversières entonnent leurs mélopées pastorales, alors que les cordes martèlent de manière effrénée et d’une seule voix des lignes haletantes. Et le chef de cultiver cette agitation entre légèreté, emportement fiévreux et attention rythmique rigoureuse jusqu’aux pizzicati conclusifs. L’art de conter se confirme et l’on ne s'ennuie pas une seconde.

Dans le deuxième mouvement, la battue embrasse l'orchestre, le chef esquissant de larges cercles de ses bras. Elle appelle un lyrisme plus chaleureux chez les violoncelles dont le vibrato résonne avec beaucoup de souffle, obscurci par les basses du tuba et du trombone parfois enroués. L'entrée de la clarinette ductile est particulièrement réussie, ainsi que sa reprise par les cordes : le caractère dramatique des grands coups d'archet fait alors oublier qu’il s’agit d’un scherzo  ! Et la phalange se lance confiante dans un finale dont les lignes difficiles sont parfaitement dessinées, les gestes arachnéens des interprètes se succédant avec une grande précision dans l’attaque et dans le son. Barenboim rappelle des violons parfois en retard en leur battant la mesure alors que les forte fusent ; le retour du thème principal dans la nuance piano laissera quant à lui quelques frissons. Dans un effet de gradation inédit, les gammes finales prestissimo et crescendo assurent le caractère triomphal des dernières phrases, suscitant dès l'entracte les premiers bravos.

Daniel Barenboim et la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie de Paris © Peter Adamik
Daniel Barenboim et la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie de Paris
© Peter Adamik

De retour sur scène quelques minutes plus tard, Barenboim ne tarde pas : les applaudissements se font couper la parole par le premier coup de timbale. L’énonciation, allante, est quelque peu précipitée, les cordes parfois brusques dans leurs arpèges, au contraire d’un long ralenti qui paraîtra un peu trop théâtral à la fin. Le chef n’en reste pas moins un maître de l’homogénéité sonore d’où il fait émerger la variété en soignant des détails de l'orchestration : les triolets réguliers du percussionniste, le timbre consistant du contrebasson, les violons aux attaques courtes et sèches comme des onomatopées. La soudaine éclaircie profite à Tibor Reman, décidément remarquable à la clarinette par sa grande justesse qui confère toute la beauté à ce motif élégiaque. Et le premier violon Jiyoon Lee d’offrir une reprise du thème qui éblouit l’auditoire et que ne sauraient gâcher des cuivres assez brouillons.

Le troisième mouvement réserve l'un des plus beaux moments du concert, avec sa longue marche de pizzicati pianissimo. Les vents s'étaient auparavant distingués avec un son ondoyant et coordonné, malgré une certaine rigidité rythmique. Ils poursuivent au même niveau dans le finale avec le thème plein d’espoir du cor, servi ici dans toute son amplitude à tempo modéré, puis repris à la flûte traversière dans un écho avec un léger vibrato. Loin d’être diminuée, la Staatskapelle redouble d’énergie, en particulier dans le passage fugué où les échanges thématiques sont d’une redoutable efficacité. Faisant preuve jusqu'au bout d'un souci narratif sans faille, Barenboim soigne l'apothéose più allegro en mobilisant toute sa phalange vers une amplitude sonore nouvelle.

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