Programmer trois œuvres chorales de Johannes Brahms, Pascal Dusapin et Maurice Duruflé était déjà très une belle idée. Surtout, lorsque le chœur invité pour la circonstance est un des meilleurs ensembles européens, le RIAS Kammerchor. Magnifique soirée donc que ce concert donné à la Philharmonie 2 (anciennement Cité de la Musique), malheureusement devant une salle peu remplie.

RIAS Kammerchor © Matthias Heyde/RIAS Kammerchor, 2015
RIAS Kammerchor
© Matthias Heyde/RIAS Kammerchor, 2015

Pour débuter, le RIAS Kammerchor sous la direction d’Alexander Liebreich nous offrent le célèbre Geistliches Lied op.30 de Johannes Brahms, une œuvre de jeunesse dans laquelle pointent déjà les harmonies du Brahms de la maturité. Comme souvent dans l’œuvre chorale de Brahms, il y est question de spiritualité et de miséricorde. A la place de la version originale pour orgue ou clavier, les interprètes ont choisi ce soir un arrangement pour cordes réalisé par John Eliot Gardiner. Le RIAS Kammerchor, accompagné du Münchener Kammerorchester, y apparaît d’emblée d’un grand raffinement alliant beauté et fusion des timbres, précision, perfection de l’intonation et beauté de l’expression. Cinq minutes d’extase brahmsienne pour commencer ne se refusent pas…

Mais en fait, c’est la création française du Disputatio-Pippini Regalis et Nobilissimi Juvenis Disputatio cum Albino Scholastico de Pascal Dusapin qui occupait la plus grande partie de ce début de concert. Tout juste créée à Berlin le 6 juin par ces mêmes interprètes, cette œuvre pour chœur d’enfants ou petit chœur de femmes, glassharmonica, percussions, timbales et cordes utilise un texte d’Alcuin, un théologien anglais du VIII° siècle, véritable échange maître-élève à thématique linguistique et théologique. D’une facture assez classique, le chœur d’enfants (en l’occurrence ici quatre femmes représentant l’élève Pippinus) dialogue avec le grand chœur, qui figure Albinus, et ceci dans un style psalmodique et répétitif. Un dialogue sémantiquement riche dont le surtitrage permet de profiter, de belles harmonies qui évoquent par moments les œuvres chorales de Stravinsky, la présence du glassharmonica, malheureusement insuffisamment audible, la direction précise et habitée d’Alexander Liebreich et l’incroyable niveau du RIAS Kammerchor ne suffisent néanmoins pas à passionner dans cette œuvre de 40 minutes qui, au moins par moment, semble tourner à l’exercice. L’accueil que le public réserve au compositeur, présent avec son fils Anton a qui l’œuvre est dédiée, n’en est pas moins très chaleureux.

Après l’entracte, place au Requiem op.9 de Maurice Duruflé, une œuvre que l’on n’entend pas si souvent en France. Pour l’occasion, le français Denis Comtet, qui a aussi préparé le chœur, a pris place à l’orgue et la soprano Stella Doufexis et le baryton Stephan Granz ont rejoint le plateau. La version retenue est celle avec orchestre à cordes, orgue et cuivres, ces derniers étant placés en hauteur au balcon pour l’occasion. Tous ces artistes nous ont offert une magnifique interprétation de cette émouvante musique, sans aucun doute le plus beau moment de cette soirée. Le RIAS Kammerchor démontre ici une nouvelle fois toutes ses qualités de musicalité, d’homogénéité et de transparence. Dans une polyphonie souvent riche et parfois touffue, tout des harmonies contraires et des oppositions rythmiques qui caractérisent cette musique reste audible. Les interventions solistes, d’abord de Stefan Granz, puis de Stella Doufexis, sont en place mais l’émotion durant le Pie Jesu vient plutôt de la violoncelliste solo Bridget MacRae. Les différents climats de l’œuvre, du lumineux Introït au Sanctus angélique, en passant par le Lux aeterna apaisé et le Libera me s’effaçant progressivement dans un apaisement serein, sont rendus avec une maîtrise absolue de la ligne, des timbres et de l’expression. Ici aussi, la direction d’Alexander Liebreich convainc par un mélange de ductilité et de précision tout à fait adapté à cette musique.

Ce concert au plus haut niveau fait une nouvelle fois honneur au RIAS Kammerchor, très largement applaudi ainsi que son chef Denis Comtet. Ce chœur fondé en 1948 a su, malgré de fréquents changements de direction, rester au plus haut niveau d’excellence. Et quel bonheur de l’entendre rendre pleinement justice à une pièce majeure du répertoire choral français du XX° siècle.