L’intégrale de la musique de chambre de Brahms en 4 jours et 8 concerts ? Evénement tel qu’on n’en voit qu’au Théâtre des Bouffes du Nord, qui a déjà accueilli récemment une intégrale Bartók des Diotima, une nuit du Quatuor français… Ce dimanche soir, trois chefs-d’œuvre avec les opus 115, 60 et 25, et surtout, un remède roboratif à la grisaille de juin !

© Julien Hanck
© Julien Hanck

Derrière le matricule 115 se cache l’une des partitions les plus émouvantes de son auteur. Des accents tantôt nostalgiques tantôt résignés de l’immense Allegro, les musiciens font une vaste fresque d’un seul tenant : sans rompre la grande ligne en une succession de micro-humeurs, ils privilégient une vacillation permanente des dynamiques plutôt que l’usage du rubato (ici réduit au minimum). L’Adagio assume par moment des élans très Dvořákien ; on croirait presque entendre dans ces changements très vifs d’humeur, l’écho d’une dumka. Ici comme ailleurs dans l’œuvre, c’est le clarinettiste Florent Pujuila qui guide le discours, imposant les variations de tempo et la direction générale. Mémorable dans l’Adagio, il touche au sublime dans les variations du con moto, avec un art consommé de la modulation au sein de la note (dynamique et, a fortiori, timbre), réduisant sa clarinette à une simple lueur avant de l’emmener valser vers des sonorités plus corsées !

Pierre Fouchenneret © Julien Hanck
Pierre Fouchenneret
© Julien Hanck
Pierre Fouchenneret s’est trouvé une sonorité et un vibrato irrésistibles, et des airs d’Angus Young du violon français ; il y a là un sortilège du timbre qui, dans ce violon comme parfois au chant, suffirait déjà à captiver. Le violoniste n’hésite pas à apposer, ça et là, en renforçant ponctuellement le son, quelques touche très personnelles. Et surtout, il parvient à intégrer les figures rythmiques dans un geste musical plus large, quitte à cambrer le phrasé et unifier des notes de différentes valeurs.

De son côté, François Salque déploie des prouesses absolues de timbre, d’allègement (con moto du Quintette) et de legato (les premières mesures de l’Andante de l’opus 60). Sa manière de concevoir la phrase, ici très proche de celle de Pierre Fouchenneret, en fait l’interlocuteur idéal de ce dernier dans les quelques interventions dialoguées que l’on trouve dans les trois œuvres.

François Salque © Julien Hanck
François Salque
© Julien Hanck

Lise Berthaud donne quant à elle l’impression d’une réserve de puissance infinie (ses doubles-cordes radieuses dans l’Allegro de l’opus 60 !). Le timbre, jamais forcé, rayonne naturellement dans toutes les nuances. S’y ajoutent ici des ressources suprêmes de structuration du phrasé, là où d’autres se serraient laisser aller à l’enivrement des sonorités. A ses côtés dans le Quintette, une Deborah Nemtanu exemplaire dans son retrait généreux, laissant toute leur place aux parties plus exposées de ses partenaires. De manière générale, les musiciens prennent le parti de l’avancement permanent, dans une fluidification extrême du discours. Ils ne s’éternisent pas sur les tenues, rejettent la lourdeur et le statisme poétique de beaucoup de prédécesseurs (l’Andante de l’opus 60, très enlevé ; la partie centrale du Rondo alla zingarese dans l’opus 25, est prise au même tempo que le reste) au profit d’un lyrisme léger et serein, ce qui les démarque également des intentions hystériques de bien des récentes interprétations.

Florent Pujuila (clarinette) et Lise Berthaud (alto) © Julien Hanck
Florent Pujuila (clarinette) et Lise Berthaud (alto)
© Julien Hanck

Ce n’est pas diminuer le considérable mérite d’Eric le Sage que de remarquer que l’attention extrême qu’il porte aux petites articulations, la justesse de ses phrasés, une manière très fine de gérer l’agogique ait pu émousser la plénitude de certains sommets, la force d’impact de certains coups de griffe dans son opus 60. La façon dont son instrument était disposé, relativement excentré de cette scène circulaire, ce qui le plaçait assez loin du public, a sans doute contribué à ce léger sentiment de distance : le piano ne se mêle jamais tout à fait à la pâte sonore des trois autres musiciens mais semble plutôt diffracter vers l’arrière de la salle.

Eric Le Sage © Julien Hanck
Eric Le Sage
© Julien Hanck
Dans l’opus 25, on admire la grâce d’elfe avec laquelle il sculpte les moindres interventions de l’Intermezzo et cisèle son solo dans l’Andante con moto (le passage animato) et, avec une déconcertante facilité, les doubles-croches molto leggiero du Finale. Sensibilité, articulation, soin du texte, tout y est : sûrement un peu plus d’étoffe matérielle permettrait d’autres nuances d’émotion – certes plus tapageuses, mais il en faut aussi dans cette musique si spectaculaire !