Johannes Brahms et Johann Strauss (fils), deux compositeurs unis par leur amitié : c’est cette relation que propose d’explorer le nouveau directeur musical de l’Orchestre National de France, Cristian Măcelaru, dans un programme qui fait la part belle aux tubes. Si la proximité des deux artistes n’apparaît pas immédiatement dans l’écriture de leurs œuvres, celles-ci sont toutefois rapprochées par le travail du chef, qui sculpte les textures orchestrales pour obtenir un son unique et rond.

Cristian Măcelaru © Adriane White
Cristian Măcelaru
© Adriane White

Un titre culte ouvre donc cette soirée : les Danses hongroises n° 1, 3 et 10 de Brahms permettent au chef de démontrer une maîtrise parfaite des changements de tempo, ici exacerbés. Assis sur des basses puissantes, profondes (les violoncelles sont d’ailleurs placés « à l’allemande », à côté des premiers violons), le rythme de la danse laisse la liberté du rubato aux cordes aiguës et aux vents. Dans la première danse, ce sont les violons qui s’en donnent à cœur joie, avec un son ample, très chaleureux sur la corde de sol ; particulièrement nasillards et joueurs ici, les hautbois prennent le relais dans la troisième, où Măcelaru s’attache davantage à souligner les détails et les courtes interventions des bois. Enfin, dans la dixième – comme d’ailleurs sur l’ensemble du concert –, ce sont les crescendos qui retiennent l’attention, très homogènes dans l’ensemble de l’orchestre, et donc très naturels.

C’est ce même naturel qui retient l’attention dans les deux extraits de l’opérette Wiener Blut (Johann Strauss fils) présentés par Fatma Said. Si la chanteuse manque un peu de puissance, obligeant notamment l’orchestre, dans les passages où l’écriture est plus volubile, à conserver des couleurs assez transparentes, elle possède en revanche un timbre très rond et d’une grande douceur, dont l’expressivité est renforcée par un usage fréquent du portamento. Un allemand clair, avec des consonnes très nettes, complète le tableau et rend aux deux airs leur charme théâtral. En bis, un air de Najib Hankash permet à la soprano de mettre en avant des pianissimos d’une délicatesse extrême… Et un art de l’ornementation impressionnant, qui semble presque instinctif !

Qu’on ne s’y trompe pas, la pièce de résistance est toutefois la Symphonie n° 4 de Brahms, monument du répertoire symphonique. Monumentale ? Pas ici : Cristian Măcelaru offre ce soir une lecture intimiste de l’œuvre, centrée, au moins pour les deux premiers mouvements, sur ses teintes automnales. Dès les premières notes de l’« Allegro non troppo » on est saisi par la douceur qui se dégage de cordes très homogènes, et par la volonté de chanter chaque thème, y compris chez les cuivres. Une attention extrême est portée aux nuances les plus discrètes – comme ces cordes pianissimo, très pures, avant le retour du thème initial. Chaque phrase est savamment construite, la direction de la ligne mélodique impeccablement portée par chaque musicien, ce qui confère à l’ensemble une grande maîtrise, et une élégance qui frôle le raffinement, par exemple dans les pizzicati des cordes de l’« Andante moderato », à la fois assurés, vibrés et parfaitement synchronisés. Le mouvement lent renforce encore ce climat avec des thèmes de vents véritablement suspendus.

Ce calme olympien finit toutefois par sembler plat : c’est presque avec soulagement que l’on accueille le forte explosif des triolets de cordes, puis les deux derniers mouvements de l’œuvre, plus énergiques. Alors qu’il peut prendre des allures de danse populaire chez d'autres interprètes, l’« Allegro giocoso » conserve ici une grande élégance : les accords de vents – qui pourraient d’ailleurs être plus espiègles dans leurs prises de parole – sont toujours purs, les forte sans aucune dureté. Măcelaru choisit en revanche d’insuffler de l’énergie à travers le rubato et les accelerandos, qu’il dirige en conservant une grande précision rythmique. Plus solennel, le finale oppose les chorals de vents très dignes aux traits de cordes plus rageurs, où des violons au son presque métallique se répondent avec des attaques nettes. Lorsque tous les musiciens se rejoignent pour les variations les plus fougueuses du mouvement, on se prend à croire que toute la symphonie menait en fait à ce moment, en une gigantesque progression. Pareille conclusion est enthousiasmante : il faudra un bis, la première Danse hongroise, pour laisser au public le temps de reprendre ses esprits !

****1