L’Ouverture de féérie Shéhérazade de Maurice Ravel qui lance cette soirée à Bozar aura surpris mais certainement pas déçu. Les raisons de cette surprise sont multiples : tout d’abord, de légers décalages font quelque fois dresser l’oreille et fragilisent l’atmosphère que le chef Lionel Bringuier tente de mettre en place durant cette ouverture. Ensuite c’est la texture du son elle-même qui surprend : bien loin de la transparence et de la clarté que l’on peut attendre de cette musique, c’est avec une sonorité pleine, charnue et intense que le chef niçois et le Belgian National Orchestra s’emparent de cette ouverture. Grâce à un équilibre orchestral impeccable et une belle construction dramatique, Lionel Bringuier vogue aisément sur la musique expressive et colorée de Ravel.

Lionel Bringuier
© Simon Pauly

Devant un orchestre dense et fourni vient ensuite s’asseoir Jean-Yves Thibaudet. Habitué des scènes belges, le pianiste français renoue avec Liszt après s’être fait une place au cours de ces dernières années parmi les plus grands interprètes de la musique française. Sa discographie lisztienne remonte aux années 1990 et même si l’on y retrouve ce soir toute sa fougue, on y entend en plus une poésie corsée et subtile qui lui faisait peut-être défaut lors de ses premiers disques. Unis dans une même optique de son et de couleurs, les deux artistes français et le BNO nous offrent une interprétation brute et directe du Second Concerto pour piano de Liszt, n’hésitant pas à faire rugir les cuivres ainsi que le splendide Steinway qui trône sur le devant de la scène.

Malgré tout, Jean-Yves Thibaudet sait trouver toute la souplesse requise pour faire respirer le jeu pianistique exigeant du compositeur hongrois, même lorsqu’il s’agit de s’effacer au profit de Dmitry Silvian (violoncelle solo) lors du touchant solo qui apparaît durant le second mouvement. Entre de redoutables traits bondissants comme des feux follets et une liquidité exceptionnelle dans le toucher, l’agilité du soliste ne faiblit jamais et même si les dynamiques restent bien souvent très forte, le discours trouve sa variété dans les phrasés et les échanges avec l’orchestre. En guise de bis, le pianiste nous offre une Troisième Consolation sur un fil, d’une tendresse infinie, qui contraste si magnifiquement avec l’ardeur du concerto.

Pourtant c’est surtout par une extraordinaire Shéhérazade que l’on sera transporté. Pour une première collaboration, Bringuier et le BNO témoignent d’une alchimie fabuleuse. La musique brillante et dramatique de Rimski-Korsakov est un véritable terrain de jeu pour la baguette ample du chef français. La première et immense réussite des interprètes est de ne jamais faire tomber ce poème symphonique si grouillant et nerveux dans une surenchère d’effets et d’éclats qui pourraient confiner à la lassitude. Ici, le discours est constamment relancé et réinventé : de la première à la dernière seconde, on se retrouve captivé voire envoûté par l’intensité de l’interprétation de Lionel Bringuier. Aidé par des vents en très grande forme, du trombone à la clarinette en passant par le basson brillant et élégant de Gordon Fantini, le maestro conserve ce son puissant et rutilant qu’il avait adopté chez Ravel et ne trouve la transparence qu’à travers le violon éblouissant de Misako Akama. Protagoniste principale du poème symphonique de Rimski-Korsakov, la violoniste japonaise sait tirer la couverture à elle lors de ses envolées poétiques mais peut également se fondre dans un pupitre de violons souple et velouté. Sous la direction grandiloquente de chef niçois, chaque événement procède de celui d’avant, la musique vit et se construit avec une évidence effarante : cette machine si bien rodée fonctionne d’ailleurs autant dans la tendresse des cordes au début du troisième mouvement que dans les explosions volontairement surpuissantes du Festival de Bagdad au mouvement suivant.

Au terme du concert, après une ovation de près de dix minutes, on ne peut qu’espérer un retour prompt de Lionel Bringuier dans la capitale belge auprès de cet excellent orchestre national qu’il a su galvaniser et inspirer.

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