Alors que son intégrale Bruckner avec la Staatskapelle de Berlin vient tout juste d'être regroupée en un coffret jaune, Daniel Barenboim remet sur le métier les derniers opus du corpus en deux soirées à la Philharmonie de Paris, bouclant ainsi le grand cycle qu’il avait entamé en septembre dernier. Ce soir, c’était au tour de l’immense 8ème Symphonie, dont Barenboïm choisissait comme avant lui Furtwängler, Karajan et Wand, l'édition Hass.

Barenboïm saluant le public à l'issue du concert © Julien Hanck
Barenboïm saluant le public à l'issue du concert
© Julien Hanck

Qu’aime-t-on chez Barenboim ? La paisible conviction, ce sentiment de calme supériorité qu’il dégage sur scène. Cette 8ème de Bruckner, presque 40 après celle qu’il a enregistrée avec Chicago, c’est premièrement cela : la lecture d’un homme qui, du haut de sa maîtrise, ne se remet quasiment pas en question. Ce n'est pas pour rien que l’approche, marquée par sa pondération, privilégie la restitution consciencieuse du texte à l’exploration de son potentiel mystique. Dès la rythmique agitée qui vient sous-tendre l’introduction de l’Allegro moderato, Barenboim marque pesamment chaque note, donnant l’impression qu’il épelle les motifs plutôt que de les chanter. Les hémioles si chères à Bruckner bénéficient d’un traitement semblable ; alors qu’elles sont, par leur effet d’aspiration, le support local de la transcendance brucknérienne (en opposition à une transcendance globale qui serait solidaire de l’œuvre entière), celles de ce soir clouent au sol par leur inertie. Le phénomène est accusé par le fait que Barenboim traîne considérablement sur le rythme ternaire du deuxième hémistiche : c’est tout juste si la mesure à 4 temps n’est pas devenue une mesure à 4,5 temps !

premier mouvement <i>allegro moderato</i>
premier mouvement allegro moderato

Certes, à la différence des symphonies de Mahler, la parcimonie des indications dans Bruckner oblige l’interprète à prendre de multiples décisions par lui-même ; mais est-ce rendre justice à l’œuvre que de dénaturer l’une de ses plus saillantes singularités, à savoir ce que certains vont jusqu’à appeler la « rythmique caractéristique de Bruckner » ? Ailleurs, les tempos sont généralement mesurés, à l’exception du Finale, sorte de course à l’abîme – bien loin de l’apothéose mystique que pouvait y voir Klemperer. La grande ligne n'étant pas toujours présente chez Barenboim, ce qu'on remarque avant tout dans ce dernier mouvement sont les partis pris d'accentuations et de phrasés.

Le pupitre de cor © Julien Hanck
Le pupitre de cor
© Julien Hanck

Côté orchestre, notons des cordes relativement monochromes (sans compter de menus problèmes de justesse et d'attaque), quoique capables des plus infimes modulations d’intensité. Bien que touchante d'expressivité, la petite harmonie ne s'intègre pas toujours parfaitement dans le tissu orchestral, donnant parfois l'impression de faire du sur-place (Allegro moderato). En revanche, partout on admire les pupitres de cuivres, d'une clarté, d'une incisivité (les cors !) et d'une sécurité très appréciables, jusque dans les aboiements en cascade du Scherzo.

Enfin, venons-en aux remarques d'ordre plus subjectif. Dans cette œuvre qui prône l’apaisement et « pleure le paradis perdu » (pour reprendre les termes de Herreweghe), la transcendance est tributaire de l’unicité du geste : quand l’œuvre et sa structure se déploient d’un seul tenant, que ces milliers de notes s’élèvent vers une commune direction. C’est pourquoi la 8ème de Bruckner s'accommode si mal d’une lecture pointilliste et consciencieuse. Or, malheureusement pour nous, Barenboim a beaucoup plus les pieds sur terre que la tête dans les nuages. En cherchant à prouver sa maîtrise, plutôt que de s’agenouiller devant l’incommensurable, il en vient à appuyer chaque note dans un geste de clarté didactique (le Trio du Scherzo en paraît presque « ânonné »). Aux prises avec les difficultés de chaque section, il omet le plus important : regarder au loin, prendre du recul, en somme, tout ce qui permet de ne pas menacer l’équilibre structurelle. En se refusant à tout abandon, Barenboïm nous coupe à jamais du merveilleux piège de subjectivité et d’identification dans lequel se rejoignent parfois public, chef et musiciens. On a certes entendu dans sa 8ème de précieuses qualités d'assise et de compacité, mais celles-ci éliminaient derechef toute tentation de sensualité, tout vertige ontologique. Or, c'était également cela que nous attendions de ce concert.

Le public gratifiant les musiciens d'une standing ovation © Julien Hanck
Le public gratifiant les musiciens d'une standing ovation
© Julien Hanck