Daniel Barenboim a 74 ans, il appartient à la race des musiciens universaux et nul ne songera à remettre en question le savoir-faire d’un homme ayant eu telle carrière, passant allégrement du piano au pupitre, quand il ne conjugue pas les deux. Mais au-delà du bonheur sonore, impérissable, est-on en droit d’attendre du maestro un engagement plus tangible en concert ?

Barenboïm saluant le public à l'issue du concerto © Julien Hanck
Barenboïm saluant le public à l'issue du concerto
© Julien Hanck

Ce soir, le Concerto n°23 de Mozart confirme une fois de plus qu'il ne suffit pas d'être un grand pianiste pour faire un grand concert. Barenboim n’a certes plus rien à nous prouver dans Mozart, qu’il a amplement enregistré, mais est-ce une raison pour se montrer si las, si déconcentré ? Car autant le phrasé est galbé, le style est sûr, autant la propreté et la densité du propos ne sont pas au rendez-vous. Heureusement que son jeu volontairement ductile (dans les passages délicats) et agrémenté de fulgurances (là où elles ne posent pas de danger) lui a permis de gagner par la couleur, par l’insinuation, ce que sa préparation, techniquement vulnérable, lui aurait interdit d’exprimer avec plus de fermeté. Bien sûr, ce concerto est bien loin d’être un naufrage, ne serait-ce que parce que la Staatskapelle de Berlin y est splendide comme d'habitude et que Barenboim sait faire sonner un orchestre. Mais quel dommage que le pianiste n’y mette plus l’application jalouse, et le soupçon de pudeur artiste qu’il pouvait manifester jadis, et par là accroître au centuple notre plaisir d’auditeur !

Barenboim et l'Orchestre de la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie © Julien Hanck
Barenboim et l'Orchestre de la Staatskapelle de Berlin à la Philharmonie
© Julien Hanck

Là où la jeune génération des grands chefs (celle qui a aujourd’hui la quarantaine) ose désormais exprimer une subjectivité renforcée, vivifiée par le souci du texte, les Bruckner de Barenboim laissent présager d’une vision toute autre. Dans cette 9ème Symphonie qu'il donnait dimanche en clôture de son intégrale, notons tout d’abord qu’il ne possède pas une aussi évidente lisibilité telle que pouvait l'avoir Haitink en compagnie du LSO. Non pas que le chef israélien ne soit sensible à la clarté ou au détail, mais il use d’une approche sonore de nature additive, insufflant poids et énergie sans chercher à infléchir ou à restreindre (un chef comme Andris Nelsons l’aurait modéré du bout des doigts). Ce n’est pas sans raison que la Staatskapelle donne parfois l’impression de s’emballer dans son élan, comme flattée par sa propre profusion sonore. Comme on a déjà pu le constater hier dans sa 8ème, l’évidence structurelle n’est pas sa préoccupation première. Dans le premier mouvement (marqué “Solennel, mystérieux”) Barenboim cherche avant tout à enraciner le son dans des basses musclées, procédant ensuite par empilement successif des strates sonores.

 

Par un saisissant contraste, le Scherzo, très rapide, est d'une alacrité et d'une rusticité inattendues. Il y a trente-six façons d’entonner le fameux martèlement (voir ci-dessus) : en allégeant certains temps, en faisant peser davantage tel ou tel accent. Ici, Barenboim choisi de privilégier la sécheresse de l’attaque au poids. Entretenu par une pulsion omniprésente, un jeu rythmique complexe, prenant parfois appui sur des contre-temps, rend au discours une tension inexorable. Le chef peut alors se permettre quelques rubato savoureux dans la partie centrale, avant de reprendre sa course dans un tempo inébranlable. Tout comme celui de la 6ème, le Scherzo de la 9ème témoigne d’un sens évident de la répartie que Barenboim et sa Staatskapelle servent avec une verve décapante : pizzicati rêches, saveurs piquantes des incises des bois, pétarade débridée des cuivres. Le persiflage raffiné des musiciens de la Staatskapelle dans ce Scherzo est irrésistible, là ou Haitink et le LSO puisaient dans la noirceur d’inquiétants coups de tonnerre.

Enfin, et lorsque Bruckner dans son Adagio devient intensément lyrique, le chef et l’orchestre ne nous le laissent pas ignorer, n’hésitant pas à prolonger certaines tenues, ce qui nous porte, en ces moments là, encore au-delà de l’hédonisme du Trio (partie centrale du Scherzo). Dans les grands accords dissonants qui couronnent ce mouvement, Barenboim laisse libre cours au flux sonore, celui-ci atteignant une densité, un volume, qui incitent l’auditeur à y entrer, à s’y perdre. Seule ombre au tableau, la conduite du phrasé, parfois un peu lâche, là pourtant où l’on attendait un total empoignement émotionnel. Serait-ce à cause d’un parti-pris qui se voudrait plus intellectualisant qu’immédiatement affectif ?

Le chef ne se démène pas plus que l’orchestre ne se pousse à son maximum, mais quelles couleurs irrésistibles au sein même de cette économie ! Enfin, pour ceux qui l’auront manqué, qu’on se le dise : les Symphonies existent en disque, enregistrées avec la même formation.