Mélomane en quête d’épure, amateur de style quintessencié, la Symphonie n° 7 de Bruckner que donnait Esa-Pekka Salonen et le Philharmonia Orchestra au Théâtre des Champs-Elysées n’allait sans doute pas être votre tasse de thé. Vendredi dernier, les interprétations du chef finlandais révélaient une fois de plus une volonté de faire jaillir, analytiquement quoique souvent avec démesure, la moindre intention musicale contenue dans la partition.

Esa-Pekka Salonen © Benjamin Suomela
Esa-Pekka Salonen
© Benjamin Suomela

L’attention des pupitres et du public est à son comble dans les premières mesures du prélude de Tristan. D’abord presque timide, comme dans une sorte d’immobilité stellaire, la voix des violoncelles s’avance en un cheminement tendre et sensuel de plus en plus intense : vision majestueuse, étayée par un grand rythme pendulaire, comme une mer avec ses flux et reflux, que Salonen sait pourtant rendre presque imperceptible. En dépit de la grandeur cosmique de l’œuvre, et bien que l’on distingue d’emblée toute la richesse de cet orchestre moelleux, profond et chaleureux, on a cependant quelque mal à saisir la direction d’ensemble de cette interprétation, dont les parties se succèdent, toutes magnifiquement maîtrisées, mais manquent parfois d’aspiration vitale.

C’est une des grandes réussites de la direction d’Esa-Pekka Salonen que de révéler, dans La Nuit Transfigurée de Schönberg, une cohérence de structure et une tension dramatique (qui se concrétisent singulièrement dans la deuxième section). Les complexes intrications polyphoniques de l’œuvre s'accommodent parfaitement de cette interprétation qui aime jouer d’effets de seuils : des manières d’accumuler l’énergie, de concentrer le son à l’approche des points de rupture de la partition. Salonen semble parcourir certaines parties à rebrousse-poil, comme pour les ébouriffer, souligner certaines audaces de l’écriture. L’œuvre y gagne un relief, des ramifications, de nouvelles perspectives. Ce qui est certain, c’est qu’une telle lecture admet difficilement des comparaisons : elle invente ses propres formes, ses propres mesures de temps, et l’on y avance comme sur un continent inconnu qui dément à chaque pas nos certitudes.

La Symphonie n° 7 de Bruckner par Esa-Pekka Salonen porte des fruits bien juteux. Dès l’ « Allegro moderato », l’ensorcellement par le timbre a lieu instantanément. Et bien que le chef privilégie contraste et variété, les sons d’apparence les plus distincts s’intègrent toujours dans une succession harmonieuse ; avec lui, on décèle toujours le fil mystérieux de cette musique qui nous conduit hors du monde ou, pour mieux dire, au fond de nous-même. En dépit de l’acoustique très directe du Théâtre des Champs-Elysées, qui n’aidera pas une flûte ce soir un peu éteinte et un pupitre de violons moins opulent qu’avec Nelsons il y a quelques mois, les quelques dix violoncelles du Philharmonia se font rapidement remarquer par des attaques sachant trancher, des sonorités puissamment colorées. L’ « Adagio » prolonge l’envoûtement, voyage onirique coloré par la métamorphose progressive des timbres qu’impose le chef dans les motifs inlassablement répétés. 

Dans le rapide « Scherzo », Salonen mène son combat solitaire à coup de baguette. Rien n’est miraculeux dans la battue ronde et vigoureuse du chef comme cet art de produire l’intensité en chauffant à blanc ses pupitres à force de bras, de déclencher, avec un air parfois presque menaçant, de telles trombes sonores. Rien dans sa gestuelle ne tourne à vide, la baguette semble glisser dans une eau dense, l’effort physique est tangible. 

Dans le « Finale », enfin, il sait jongler avec dextérité entre plusieurs prosodies, plusieurs temporalités, au lieu de soumettre par souci de continuité tous les fragments successifs à la même loi. Bras et mains se lèvent, empoignent la musique et vous emportent, avec ce sens de l’inévitable qui caractérise les grands démiurges. Parler d’imagination, c’est bien peu pour ce qui se joue devant nous, et qui ne peut ressortir d’aucun dogme (par sa variété), d’aucune idée préconçue (par sa spontanéité).

Quel coup de maître ! Il n’est pas rare qu’on entende de très admirables exécutions des symphonies de Bruckner à Paris, mais celle-ci était inimaginable. Regrettons simplement qu’après les dernières mesures de l’œuvre le public n’ait pas permis au chef de goûter au silence qu’appelait un tel miracle.

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