Un vent mélancolique balaie le grand plateau de l’Auditorium… On entend l’appel du Far West et le sifflement d’un train dans la fanfare de trompette de cette « Prairie ouverte » par laquelle débute la suite Billy the Kid d’Aaron Copland, idéale matière à ballet créée en 1938. Arrêté net par un coup de timbale, l’idylle se transforme en scène de rue d’une ville frontière, où le piccolo se pavane, mais où se font aussi jour des dissonances moqueuses. La Mexican Dance et ses polyrythmies exécutées avec autant de brio que de plaisir par l’Orchestre National de Lyon se muent bientôt en chant du soir et jeu de cartes (Prairie Night : Card Game).

Khatia Buniatishvili © Julia Wesley
Khatia Buniatishvili
© Julia Wesley

De fait, c’est un cahier de mélodies de cowboy qui aurait inspiré Copland : comment ne pas voir ici le ciel étoilé s’ouvrir au-dessus de nos têtes, dans une nuit un peu fraîche, où l’humidité monte de la rivière toute proche, alors que notre respiration se calme ? Ces associations émergent d’un élan chaleureux des premiers violons et violoncelles, fiers dans leur solitude. Cette paix n’est évidemment pas de longue durée, puisqu’on connaît Billy the Kid, incarnation suprême de la figure du bandit américain… Aussi les quatre percussionnistes dégainent-ils plus vite que leur ombre dans la Gun Battle, où tuba et violoncelles semblent aussi vouloir mettre leur grain de sel. Bientôt, la vie de Billy ne tient plus qu’à une remarquable corde de violon solo (Jennifer Gilbert) – que la partition oblige à… lâcher. C’est l’occasion pour l’orchestre de susciter un large pathos, et la boucle se boucle : nous voilà de retour dans la « Prairie ouverte », mais alors, le cor devient élégiaque dans le finale dont Leonard Slatkin sait cultiver l’effet.

De son côté, Khatia Buniatishvili entre sur scène dans une robe à haut effet dramatique : noire, élégante, au grand décolleté de dos et en dentelle volubile à ses chevilles, au tissu ondulant comme sa porteuse, quand elle est emportée par la musique, non sans une coquetterie certaine – source d’agrément pour les uns, affectation inutile pour les autres, tant son jeu montre des facettes qu’on écouterait même (et mieux ?) les yeux fermés… La Rhapsody in blue dans l’orchestration de Ferde Grofé se déploie sous ses doigts dans une très belle interprétation. Elle maîtrise le feeling du jazz, s’octroie toutes les libertés en matière de tempo et de nuances, et ce crescendo qu’elle construit, complice de Slatkin pour faire rentrer l’ONL, est génial. Sa main gauche balance quelques notes éparses au-dessus de la droite avec une nonchalance qui n’a d’égale que son inventivité dans la reprise des thèmes toujours différente, avec des articulations parfois moqueuses, presque mimétiques d’un éclat de rire. Les trilles sont d’une délicieuse légèreté, mais l’orchestre n’est pas en reste. Ce Gershwin a commencé avec une extraordinaire cadence de clarinette solo, assumant complètement l’héritage klezmer de la pièce par un portamento aussi fier que séduisant : une excellente amorce. Dans un bel élan néo-romantique, les cordes sont unies et au-dessus d’elles plane le cor… voilà les moments les plus délicieux de la plus courte pièce du programme, qui était sans doute la plus expressive de la soirée. La pianiste géorgienne revient sous les acclamations du public pour accrocher dans une douceur toute particulière quelques clochettes impressionnistes : c’est l’éloge de la lenteur pour qui sait la goûter.

Pièce de résistance, la Symphonie fantastique exhibe une palette orchestrale des plus riches, et Leonard Slatkin la dégage sans partition. Les « Rêveries, passions » sont entamées en finesse et clarté, puis s’assombrissent ; cor et cordes se taquinent dans un jeu de temps et contre-temps soutenu par une variété des dynamiques, c’est un régal. Dans le « Bal », les deux harpes valsent avec les violoncelles et contrebasses, tout en se faisant offrir des roses par deux clarinettes, sur fond de jalousie des cordes ; la sortie de ce mouvement est très élégante. La « Scène aux champs » est peut-être un tout petit peu moins riche en contrastes, mais les solos de cor anglais qui trouvent leur réponse dans le hautbois perché en haut de la salle font découvrir la fraîcheur bucolique matinale.

En revanche, les quatrième et cinquième mouvements sont sublimes. Accompagnant gravement et tristement le supplicié, timbales et bassons instillent la pitié, mais le dernier cri vivant appartiendra à la clarinette. Ensuite, quelle messe démoniaque ! La grosse caisse s’éclate, la clarinette (ressuscitée) rigole avec des trilles outrancières, puis minuit sonne à l’église, ou plutôt, dans les coulisses. C’est alors la ronde des sorcières, chevauchée sauvage, danse bestiale, et un finale extra, bien bichonné par le chef à l’énergie aussi fantastique que folle !

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