Donné du 20 janvier au 2 février, le traditionnel diptyque pensé par le Centre de Musique de Chambre de Paris ne manque ni de matière, ni de cohérence. L’enchaînement des deux concerts, réunissant tout d’abord le ténor Léo Vermot Desroches et la pianiste Yun-Ho Chen sur des lieder des époux Schumann (à 19h30), puis un quatuor avec piano autour de l’opus magnum de Brahms (à 21h), se fait comme une évidence. Le fil rouge aurait pu cependant sembler un brin artificiel : soit l’amour malheureux du jeune Werther comme fondement de l’esthétique romantique, et avec lui la destinée contrariée de Clara Schumann (dans son couple avec Robert Schumann comme dans son rendez-vous-manqué avec Brahms). Peu développée, cette seconde composante nous aura au moins permis d’entendre de très belles pages de la compositrice, qui se fait de moins en moins rare sur les scènes de concert, pour notre plus grand bonheur ! 

Les musiciens du CMCP
© Ania Gruca

Sur les sublimes vers de Heine du volkslied « Es fiel ein Reif in der Frühlingsnacht », un même givre de désespoir semble s’apposer sur le timbre pourtant chaud du ténor Léo Vermot Desroches. Accroché à la ligne vocale flirtant avec habileté avec le grave, le piano de Yun-Ho Chen ponctue la mélodie de traits éthérés, avant de se faire plus facétieux sur la marche harmonique conclusive. « Sie liebten sich beide », chronique de deux amants contrariés, s’élève et se rabat constamment d’aigus perçants en chutes amères. L’acoustique de la Salle Cortot accuse ses limites sur les montées en puissance, qui se feront de toute évidence plus agressives que ne le suggérait la partition ou les intentions d’interprétation. « Oh Weh des Scheidens » retentit enfin comme un cri de désespoir.

Les lieder de Robert Schumann, composés à une dizaine d’années d’intervalle, encadrent ces trois pièces avec une même palette de couleurs et d’intentions. L’opus 40 donne naissance, à partir de poèmes de Hans Christian Andersen, à des chants défaits des tâtonnements de la jeunesse et annonciateurs des marottes du compositeur. Les « Märzveilchen » (violettes de mars) se font primesautières et enjouées. Le « Muttertraum », rêve illusoire d’une mère, entremêle déjà le tragique et le grotesque : théâtrale tout en demeurant sincère, l’interprétation du ténor touche alors à la perfection, jusqu’à la poigne de ses dentales et de ses « r » joliment roulés. « Der Soldat » et « Der Spielmann » s’enchaînent dans un même souffle épique ne cédant jamais le pas à l’outrance guerrière, avant que le « Verratene Liebe » final ne vienne apaiser cet opus joliment protéiforme. Les Sechs Gedichte und Requiem s’emparent, dix ans après la composition de l’opus 40, des vers de Lenau. La noirceur, le tragique s’y font plus apparents encore : « Meine Rose » est d’une beauté à pleurer, amère puis douce dans le déroulement d’une seule phrase. Sur « Kommen und Scheiden », le piano et le chant semblent tour à tour s’accorder et se défaire, comme deux amants désunis. Les lieder s’enchaînent jusqu’à un Requiem étonnamment apaisant.

Les musiciens du CMCP
© Ania Gruca

C’est de nouveau d’apaisement qu’il sera question lorsque le Quatuor avec piano opus 40 de Brahms s’emparera de la scène le temps d’un spectacle joliment baptisé « C’est la faute à Werther ! ». Où il est question, dans la lecture d’extraits de Goethe, de parallèles entre Charlotte et Clara Schumann, qui se refusera au jeune compositeur. Le Trio opus 17 de la compositrice, ainsi que de nombreux autres chefs-d’œuvre romantiques, retentira ainsi entre les mouvements de cette pièce composée cent ans après la rédaction des Souffrances du jeune Werther. Celles-ci s’achèveront dans la Réconciliation avec les éléments plaidée par Goethe lui-même. La mise en scène concertée de Jérôme Pernoo, Camille Dugas et Adeline Millet alterne avec ingéniosité extraits littéraires et mises en musique, à moins qu’il ne s’agisse du contraire ! Tout juste pourra-t-on trouver certains effets un peu malheureux, dont le recours au pistolet et à la détonation redoutée… Mais force est d’avouer que peu de mises en espace permettent de découvrir des musiciens dans de telles postures, se déplaçant sur scène dans la pénombre, allant à la rencontre les uns des autres avec une précision et une entente qui touchent au prodigieux. Ce ne sera d’ailleurs qu’une fois la lumière rallumée, à quelques minutes de la fin, que se fera entendre un unique micro-décalage !

Outre cette belle alchimie entre les instrumentistes, on ne pourra que constater leurs qualités solistes : le piano d’Ionah Maiatsky synthétise à lui seul toute l’essence littéraire romantique et la verve schumannienne sur la première Kreisleriana, d’excellente tenue. Sur le Trio opus 9  de Beethoven, l’alto de Paul Zientara, ample et lyrique, se distingue. Le violoncelle de Johannes Gray nimbe de ses accents savamment tourmentés le Trio opus 100 de Schubert. Le violon de Luka Ispir, sans pour autant voler la vedette à ses camarades, enchante l’auditoire par sa facilité déconcertante à déclamer avec justesse et aisance chacune de ses lignes. De quoi convaincre, s’il en était encore besoin, de la vitalité désarmante de cette jeunesse-là.

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