Les auditeurs nancéiens ne sont pas près d’oublier cette soirée du Centenaire Debussy à la Salle Poirel. Associant l’Enfant prodigue, plutôt rare sur les scènes, à l’incontournable Mer, le directeur musical Rani Calderon fait découvrir la grandeur du soprano guatémaltèque Adriana Gonzalez – et quitte les rives de Meurthe dans un silence assourdissant. 

Adriana Gonzalez © Adriana Gonzalez
Adriana Gonzalez
© Adriana Gonzalez

Probablement, le maestro s’était imaginé tout autrement sa dernière à Nancy. N’ayant pas souhaité renouveler son contrat qui prend fin en août de cette année, Rani Calderon ne s’efforce pas moins de dégager de belles couleurs de la cantate L’Enfant prodigue, qui fit gagner au jeune Debussy le Prix de Rome en 1884. Le prélude orchestral déploie un charme oriental certain, préparant l’entrée en scène de la reine de la soirée. Adriana Gonzalez, jeune soprano digne de conquérir les plus grandes scènes, n’a besoin que de quelques secondes pour séduire en Lia. Son timbre lyrique, fondant et d’une belle profondeur, se propage au moyen d’une technique non seulement infaillible, mais admirable : ni les accents dramatiques d’un forte nourri, ni la délicatesse des demi-teintes ne lui font défaut. Sa particulière expressivité donne à la mère du fils prodigue plus que la présence requise : sans excès pourtant, elle transforme en opéra miniature ses interventions endolories, puis comblées par le retour du fils.

Marc Laho, incarnant l’enfant prodigue Azaël, est surclassé par sa partenaire, manquant cruellement d’implication dans ce rôle. Trop lecteur de sa partition, le ténor ne s’ouvre que peu à l’écoute du son global. À l’inverse, le baryton québécois Jean-François Lapointe met son timbre expérimenté au service de son rôle de patriarche biblique et le remplit avec conviction. L’orchestre se montre inspiré dans les soli : les circonvolutions de la flûte, assorties de percussions, invitent à la danse ; le cor anglais chante la Terre Sainte avec passion.

Rani Calderon © Opera national de Lorraine
Rani Calderon
© Opera national de Lorraine

Et puis, sous les pavés nancéiens, la plage : La Mer de Debussy déploie sa force naturelle dans le premier mouvement, fait gicler ses jets d’eaux par petits tourbillons dans le deuxième, et gronde de sa profondeur par l’intermédiaire du basson au finale : cette composition en millefeuille, superposant les couches d’harmonies et de timbres, montre une belle palette de couleurs. Mais quelques imprécisions, qui s’étaient déjà fait remarquer en première partie de soirée, persistent à l’orchestre, qui ne suit pas toujours le style précis du maestro. Le pupitre des violons accuse quelques menus décalages, en dépit de la qualité de leur chef et soliste. Est-ce le désamour entre l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy et Rani Calderon ? En sortant de la pause, la direction générale informe qu’on assiste à la dernière soirée nancéienne du chef israélien. Mais qui eût pensé que les adieux deviendraient glaciaux ? Après avoir fait saluer les solistes – mais pas tous –, Rani Calderon quitte la Salle Poirel, l’orchestre s’assied, le public applaudit… pour rappeler le chef, qui tarde… et tarde… reviendra-t-il ? Il ne reviendra pas : le premier violon, stupéfait, achève la soirée à sa place en faisant saluer ses collègues, aussi interloqués que le public. C’est un « adieux » du maestro in absentia, pas un « au revoir ».

***11