L’inclassable adaptation du conte philosophique de Voltaire par Léonard Bernstein, dans sa version de John Caird (1998) nécessitait forcément une équipe au fait des codes américains à la fois proches de l’opéra mais mobilisant spectre de compétences et une polyvalence beaucoup plus larges. Pour la production de ce Candide, le Capitole recevait un plateau et une équipe presque entièrement issus des milieux américains, faisant souffler dans l’enceinte du théâtre un vent de fraîcheur et de nouveauté.

W. Harmon (Voltaire), A. Stenson (Candide), A. Emerson (Cunégonde), M. Simpson (La Duègne) © Patrice Nin
W. Harmon (Voltaire), A. Stenson (Candide), A. Emerson (Cunégonde), M. Simpson (La Duègne)
© Patrice Nin

Le double rôle endossé par la personnalité de Wynn Harmon (Voltaire & Pangloss) rendait la narration agréable, dynamique et sans lourdeur. Celui qui, par son optimisme dogmatique va s’opposer à Martin (Matthew Scollin) qui prêche l’absurdité de la vie, assume parfaitement sa place de maître de cérémonie, même s’il sera un peu moins à l’aise que le reste du plateau sur les parties chantées. À l’instar du bouillonnement introductif amené par la baguette sautillante de James Lowe, les sens du public seront en permanence sollicités sans qu’il ne puisse jamais se laisser aller à la lassitude. Outre l’action dense prévue par le livret, le spectateur pourra trouver nombre de mises en abymes humoristiques sur les codes et les conventions théâtrales. Nombreux riront de bon chœur à la poignée de neige jetée sur scène ou aux cailloux tombants représentant le séisme de Lisbonne qui, s’ils répondent à un souci de réalisme par rapport au texte, sont tellement caricaturaux et nonchalants qu’on ne peut y voir qu’une certaine forme d’ironie. Les ballets et leur chorégraphie (Eric Sean Fogel) viennent conforter ce sentiment, notamment à l’arrivée en Espagne ou lors de l’autodafé, tout comme les rôles non chantés ou muets tenus par les artistes du Chœur du Capitole qui viennent s’insérer à merveille dans l’atmosphère générale. À l’instar du genre assez hybride du livret, la musique oscille entre accents classiques, de jazz ou de comédie musicale. Ce cadre « moins sérieux » laisse au public la possibilité de s’exprimer spontanément et d’applaudir entre les scènes lorsqu’il le jugera pertinent. Il utilisera ce droit à de nombreuses reprises. 

Candide (Andrew Stenson) et son compagnon Cacambo (Andrew Maughan) apportent une nuance sentimentale et une réflexion plus sérieuse et mélancolique au cadre comique général. Cunégonde (Ashley Emerson), elle, accentue au contraire le caractère vénal et luxurieux de son personnage, faisant presque vriller les tympans du public par des excès – calculés – de puissance avant la révélation et le mariage final. De même en va-t-il pour Paquette (Kristen Choi) et La Duègne (Marietta Simpson) dans le comportement vocal.

© Patrice Nin
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Le décor unique, simple mais ultra-combinatoire est d’une efficacité redoutable. Les costumes de Jennifer Moeller aident au plongeon dans le XVIIIe siècle de Voltaire, mais là aussi avec une certaine prise de distance comique, comme par exemple avec la coiffure surréaliste et ostentatoire de la baronne en début de premier acte. Les lumières participent surtout à la distinction des genres, par exemple entre la furie religieuse rougeoyante et les lamentos bleutés des âmes égarées.

La modernité du langage, de la mise en scène n’enlèvent pas une miette de la leçon philosophique de Voltaire. Au contraire, elles lui confèrent une nouvelle diffusion, plus ludique et plus compréhensible. En partie debout, le public rend en fin de spectacle un hommage à chacun des acteurs ayant apporté à l’édifice de Bernstein, sans bronca aucune.