Pour débuter cette soirée dédiée à la passion amoureuse, l’Orchestre National de Lyon dirigé par la cheffe américaine Karina Canellakis interprète un puissant monument musical, en hommage à l’irrésistible désir des amants : le « Prélude et Liebestod » (littéralement « mort d’amour ») extrait de l'opéra Tristan et Isolde de Richard Wagner. Par ses grands gestes, droits et directifs, Karina Canellakis crée un son d’orchestre très propre, aux attaques particulièrement soignées. Le discours musical paraît alors contraire au lyrisme romantique que l’on pourrait attendre, avec même des couleurs assez froides dans le prélude. Toutefois, le début du « Liebestod » revêt une très belle dynamique piano. Ce léger contraste met superbement en valeur le si beau thème de ce finale, si sacré et tout aussi tragique. Chaque partie intéressante ressort grâce à une méticuleuse attention des équilibres.

Karina Canellakis © Mathias Bothor
Karina Canellakis
© Mathias Bothor

La grande scène de l’Auditorium accueille ensuite en soliste Frank Peter Zimmermann pour le Concerto pour violon en mi mineur de Felix Mendelssohn Bartholdy, indéniablement molto appassionato comme l’indique l’intitulé du premier mouvement. Pourtant, sous les doigts du violoniste allemand, le premier mouvement sonne plus fier que passionné, avec un certain panache. Connaissant la partition par cœur, il est entièrement libre de ses mouvements, n’hésitant pas à occuper l’espace et à se tourner légèrement vers les instrumentistes pour échanger avec eux ses propositions musicales et éventuellement les leurs. Quant à Karina Canellakis, elle décroche peu son regard du soliste pour l’accompagner avec la plus grande méticulosité possible. Grâce à cela, Zimmermann est libre de montrer qu’il joue avec âme, désintéressé de toute démonstration purement technique. Néanmoins il ne se montre pas avare de propositions de couleurs et d’engagement dans sa virtuose cadence, sans jamais perdre en présence, malgré un vibrato un rien trop serré à quelques endroits. Le deuxième mouvement « Andante » permet d’apprécier la belle conduite de ses phrasés, sans qu’il ne réussisse toutefois à transporter véritablement son auditoire. Le concerto se termine avec le brillant « Allegro molto vivace », si fougueux que les vents semblent quelquefois peiner à suivre le soliste. Fort salué par le public, Zimmermann le remercie par un bis plus calme : le troisième mouvement « Melodia » de la Sonate pour violon seul de Béla Bartók. Son lyrisme mélancolique est parfaitement transmis par le timbre cristallin de l’instrument.

La deuxième partie de soirée fait de nouveau entendre la passion tragique de deux amants iconiques avec l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski. Karina Canellakis reprend totalement les rênes de l’orchestre en dirigeant de nouveau avec engagement. Elle maîtrise assurément les moindres paramètres pour qu’ils servent la musique qui semble parler d’elle-même. Par cette interprétation quasi brute de la partition, énergique et précise, le rythme et les différentes parties participent au dramatisme de l’ouvrage directement inspiré de la tragédie de Shakespeare, l’éloquence paraissant alors toute naturelle. Les couleurs des dynamiques sont surtout traitées dans leur progression en longs et constants crescendo, très efficaces. Saisi par les contrastes, l’auditeur est emporté dans les tempêtes tourbillonnantes ou la sérénité émotive des thèmes si évocateurs de Tchaïkovski. La passion est telle ce soir qu’elle emmène jusqu’à la découverte du ravissement divin avec Le Poème de l’extase d’Alexandre Scriabine. La direction de Karina Canellakis, telle une escrimeuse sur son podium, semble idéale pour ce répertoire, les musiciens de l’ONL réussissant à reproduire les couleurs harmoniques toutes particulières auxquelles Scriabine était si sensible. Une fois encore, les crescendo sont de beaux moyens d’expression des déchaînements passionnels, parfois victorieux lors des éclatantes interventions du trompettiste Christian Léger. Avec cet orchestre au grand complet, rejoint notamment par le majestueux orgue Cavaillé-Coll trônant à l’arrière-plan, l’extase se termine évidemment en une apothéose assourdissante.

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