Un poète, un musicien, leurs mécènes, un directeur de théâtre nous entraînent dans un débat passionné sur la nature de l’art lyrique et décident finalement de créer une œuvre rapportant les discussions de la journée. Que l’on songe un instant à tous les preux chevaliers, à tous les souverains implacables, à tous les amants éplorés qui peuplent habituellement nos scènes lyriques, et l’on comprend à quel point l’œuvre de Richard Strauss est originale. Capriccio est un opéra sans intrigue, ou presque, qui ne sait par quel chemin parvenir à son terme, à moins qu’il n’ait jamais commencé.

<i>Capriccio</i> à l'Opéra de Paris, mise en scène de Robert Carsen © Vincent Pontet / Opéra national de Paris
Capriccio à l'Opéra de Paris, mise en scène de Robert Carsen
© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

C’est, une nouvelle fois, dans la mise en scène de Robert Carsen, créée en 2004, que Capriccio est actuellement représenté à l’Opéra Garnier. Le metteur en scène a su investir pleinement l’espace de manière à renforcer le caractère singulier de l’œuvre. Tout n’est qu’illusion, mises en abymes, effets kaléidoscopiques et jeux de miroirs. Les personnages sont-ils vraiment sur scène ou se préparent-ils en coulisse, comme le suggère un cadre de scène fictif à l’intérieur du cadre de scène réel ? Et nous-mêmes, de quel côté de la scène sommes-nous pour que certains protagonistes déambulent entre les fauteuils d’orchestre ? D’ailleurs, sommes-nous vraiment à l’opéra ou assistons-nous de manière importune à un concert privé dans les appartements de la Comtesse, comme l’évoquent les musiciens jouant sur la scène ?

La distribution est à la hauteur de l’œuvre. La mezzo-soprano Michaela Schuster, avec son timbre vocal incisif, campe une Mademoiselle Clairon au tempérament affirmé et donne la réplique à un Wolfgang Koch d’un naturel déconcertant dans le rôle du Comte. Le baryton Lauri Vasar, pour sa part, incarne un Poète inspiré, usant de toute sa force persuasive face à la Comtesse.

La Comtesse, justement, est interprétée avec magnificence par Emily Magee. Si les premières scènes dialoguées ne permettent pas encore de prendre la mesure de son art, la soprano nous subjugue peu à peu par la délicatesse de son phrasé comme par la douceur de sa voix, jusqu’à l’exaltation poignante de l’ultime scène.

Ne manquons pas non plus de saluer la performance de Benjamin Bernheim dans le rôle du Musicien. Sa voix de ténor nous parvient tout à la fois souple, agile et puissante et les exigences imposées par la musique semblent s’effacer derrière la liberté de son jeu d’acteur.

Enfin, les plus grands éloges reviennent à la basse Lars Woldt, dans la peau du Directeur de théâtre. De la première à la dernière note, sa voix est riche et puissante, sa diction claire et son phrasé irréprochable. Surtout, il incarne son personnage avec une grande justesse et un charisme remarquable.

Pour pouvoir tant apprécier les qualités de cette distribution, il fallait aussi compter sur le dévouement sans faille des musiciens de la fosse. Or, jamais l’orchestre ne couvre les chanteurs, sans pour autant que nous échappent les moindres détails de la polyphonie. À la baguette, Ingo Metzmacher sait doser subtilement les différents ingrédients de cette musique foisonnante. Il parvient à nous faire percevoir de manière aiguë l’orchestration changeante, les rythmes fluctuants et les emprunts stylistiques éphémères de la partition de Richard Strauss.

Nous repartons fascinés et conquis par une œuvre aussi belle qu’audacieuse. Car, au-delà des considérations intellectuelles, le compositeur de Capriccio se livre à un jeu de séduction avec le public. Voilà, insinue Richard Strauss, l’opéra tel qu’il peut nous émouvoir en 1942, année de la création de l’œuvre. Voilà comment s’accomplit l’union intime de la musique et du verbe. Voilà comment, conclurons-nous, après plusieurs siècles de création musicale, l’opéra exerce encore et toujours ses enchantements. 

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