Cartes sur table : jamais je n’aurais deviné que cette soirée allait être aussi drôle. Organisée à l’Opéra de Lyon par l’association AIDES et le fonds de dotation LINK, elle a réuni ce lundi une belle brochette de vedettes de la musique classique et de la comédie chantante. Travestissements, déguisements, changements de registre, de tessitures, de répertoires et d’instruments : à défaut de marquer les annales musicales, elle égayera encore pendant longtemps la mémoire des auditeurs.

Karine Deshayes © Askonas Holt
Karine Deshayes
© Askonas Holt
Ça en a l’air tout banal au début : un menu concocté par la tête de l’affiche, capable de faire converger vers le lieu choisi un nombre maximal d’amateurs de musique classique. Une sinfonia extraite de l’Orfeo de Monteverdi inaugure la partie accompagnée de clavecin (Yoko Nakamura) et le duo final du couronnement de Poppée (« Pur ti miro »). Karine Deshayes en partenaire de Philippe Jaroussky s’y révélera un excellent choix, capable même, grâce à son timbre chatoyant de mezzo, de faire paraître un peu terne le contre-ténor. Le lamento de Didon, « When I’m laid in earth », confirme cette impression : sa tessiture homogène, sa profondeur de son, sa justesse et son naturel aiguisent l’appétit. Philippe Jaroussky prend le relais avec deux airs de Rinaldo. Les « Venti turbini » suggèrent quelle tournure va prendre la soirée : la vélocité du soliste, jointe à la théâtralité de l’écriture et à celle de l’interprétation, crée un effet « danse du ventre » très amusant, que je soupçonne cependant d’être encore involontaire. À l’opposé, le « Lascia ch’io pianga » dégage un pathos magnifique, le timbre du soliste en sort plus authentique et intense, et le quatuor s’est mis à réellement sonner.

Les choses basculent définitivement avec l'Ouverture de la Pie voleuse, où l’âme farceuse de Jaroussky se fait un malin plaisir de jouer avec l’horizon d’attente du public. Dévoilant avec un tour de main un petit élément de batterie, l’hôte de la soirée sort les bâtons et accompagne les cordes avec la fierté d’Oskar Matzerath, le tambour picaresque de Günter Grass. Dans le public, on commence à comprendre que Jaroussky ne révèle pas ici un nouveau talent mais qu’il s’amuse avant tout, et il a bien raison. La partie avec piano voit se succéder un air de Tancredi pour Jaroussky (« Di tanti palpiti ») et un autre du Barbier de Séville pour Karine Deshayes, dont les aigus ronds sont un régal. Elle me paraît aussi un félin plus accompli dans le Duo des chats, où on sort les masques noirs dans un jeu de scène montrant le plaisir de toutes les parties prenantes. L’Élégie de Massenet n’est qu’un court interlude sérieux avant une nouvelle gaîté, orientale, cette fois-ci : le Duo des fleurs de Delibes. Équipée d’un châle et d’une boucle d’oreille, Karine-Lakmé trépigne sur scène : Philippe-Malika, apparaissant tardivement sous les mêmes atours, n’a pas répondu tout de suite à son apostrophe célèbre, et est puni d’un regard réprobateur adressé à l’« oiseau tapageur ». La Habanera de Carmen se mue en duel d’éventails, le rouge et le noir, sorte de Star Wars lyrique et travesti jamais vu encore.

Philippe Jaroussky © Simon Fowler / Virgin Classics
Philippe Jaroussky
© Simon Fowler / Virgin Classics
La deuxième partie recèle encore son lot de surprises. Roselyne Bachelot s’adresse à la salle pour rappeler le symbolisme arc-en-ciel de Somewhere over the Rainbow (chanté plus tard avec délicatesse par Karine Deshayes) et les émeutes du Stonewall Inn de 1969, puis indique le caractère mémoriel qu’aura l’Adagio pour cordes de Samuel Barber ce soir : on s’abstiendra d’applaudissements, en mémoire des victimes de l’attentat sur Charlie Hebdo. Philippe Jaroussky, qui a une formation de violoniste, rejoint le quatuor pour Barber : le beau son de Geneviève Laurenceau (violon 1) et d’Adrien La Marca (alto) en font un moment de recueillement digne et intense. Le Colloque sentimental de Ferré et La Diva de l’empire de Satie attestent que le contre-ténor a un don scénique qui lui garantirait sans problème un avenir dans la comédie musicale.

Un grand cri, « Il est mort… le soleil », et voilà Madame Raymonde alias Denis d’Arcangelo qui fait l’assaut de la scène avec une intervention comique chantante des plus appréciées par la salle. L’« épave des bas quartiers » confie son historique : « L’art lyrique m’a appelée très tôt. Mais maman avait besoin de quelqu’un à la charcuterie. »

Jaroussky, ensuite, dans l’Halleluya de Cohen, ça fait un peu Antony and the Johnsons, mais je suis sérieusement plus touchée par son beau registre baryton, lisse, beaucoup plus naturel et précis dans Charles Aznavour, Je m’voyais déjà en bas de l’affiche, très bien arrangé et accompagné, comme les autres morceaux de cette partie, par le pianiste Jérôme Ducros. Ce grand final réunit tous les artistes, qui se répartissent le texte, comme dans le bis, un très beau moment : Comme ils disent d’Aznavour. Cette fois-ci, Roselyne Bachelot revient de fait et prend le micro de la main de Jaroussky. Va-t-elle… ? Non, elle ne chantera pas, mais les paroles qui lui reviennent, dites avec expression sur la musique, résonneront pour clore en grâce ce concert-bénéfice : « Nul n’a le droit en vérité / de me juger, de me blâmer… ».

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