Pour ce concert avec l’Orchestre National de France, Jean-Claude Casadesus choisit d’élaborer son programme autour d’œuvres françaises composées entre 1863 et 1924. Un choix compréhensible pour celui que l’on tient comme l’un des derniers gardiens des traditions de cette musique. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence : de l’autorité de Lalo aux morceaux de bravoure de Saint-Saëns et Ravel, tout concourt à nous emporter aux quatre coins de l’Europe. Un tourbillonnement spatial et musical qui ne saurait être possible sans le minutieux travail de Casadesus, ni le panache de Sarah Nemtanu qui nous offrit ce soir une performance de grande classe.

Jean-Claude Casadesus © Ugo Ponte
Jean-Claude Casadesus
© Ugo Ponte

Ouverture en fanfare, avec une rareté, l’Ouverture du Roi d’Ys de Lalo, qui nous met dans le ton ; cette soirée sera placée sous le signe de cette fougue virtuose qui caractérise nombre des compositions de cette époque. Virtuose, Casadesus l’est de la baguette ; le chef s’applique à coordonner tous les mouvements de la phrase, à l’instar de ce délicat cantabile exposé par la clarinette dans l’Andante initial. De ce degré de finition résulte une absolue cohérence des plans sonores, et un parfait tuilage des timbres d’un pupitre à l’autre, comme ce fondu enchaîné entre cuivres et cellos qui mène à un solo de violoncelle joué tout en retenue, que certains ne manqueront pas de trouver un peu terne. L’œuvre est foisonnante ; on semble entendre, presque par collage, une citation de Tannhäuser, sonnant ici presque comme une incongruité. Française, allemande, l’Ouverture est aussi hispanique ; en témoigne la flamboyance des parties de cordes, qu’incarnent à merveille les violonistes du National, qui semblent tous avoir la Symphonie Espagnole, du même Lalo, au bout de leurs doigts.

Soliste de l’orchestre depuis ses 21 ans, Sarah Nemtanu entre ensuite en scène pour nous prouver que cette activité n’a en rien émoussé le panache de la virtuose acérée qu’elle a toujours été. Dès l’Introduction de la pièce de virtuosité de Saint-Saëns, elle dévoile sa plus grande qualité : une captivante capacité à jouer avec le chef et les autres musiciens, tout en assumant sa position de soliste. Son inventivité en termes de recherche de timbres crée une immédiate proximité, et une assurance de ne jamais décrocher l’attention ; elle soutient le son comme on soutiendrait un regard, et les couleurs de sa sonorité ont la diversité d’expression du visage d’une grande comédienne. Le vibrato, ici moins outil expressif que catalyseur de tension, est électrisant, d’une constance nerveuse, magnifique synthèse de l’incandescence de Heifetz et de l’intensité de Ferras, et transcende le climat de l’Auditorium en le chargeant d’une fougue volcanique. On voit Sarah Nemtanu battre du pied, comme le faisait Pablo de Sarasate, virtuose dédicataire du Rondo de Saint-Saens, mais également… de la Symphonie Espagnole de Lalo. La lutte est la même dans Tzigane de Maurice Ravel, décidément plus proche pour cette œuvre de Saint-Saens et Lalo que de Debussy ou Chausson. Même le thème exposé en duo avec la harpe n’a rien d’un badinage ; la légèreté est bien présente, mais c’est celle d’une vélocité survoltée. La maîtrise instrumentale de Sarah Nemtanu est totale : on admire ainsi sa manière de couper net la mise en vibration de l’instrument, avec le tranchant d’une guillotine.

On eût à peine le temps d’admirer la bienvenue discrétion de l’orchestre et de son chef que ceux-ci repassent au devant de la scène pour les Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Musique russe ? Certes, mais avant, et surtout, virtuosité de l’orchestration de Ravel. Le climat de démonstration brillante ne se laissera pas, ce soir, emporter par l’exposé figuratif d’un poème symphonique. Le premier des virtuoses est Casadesus lui-même : nos yeux (si ce n’est nos oreilles !) ne peuvent qu’éprouver forte admiration en le sentant déclamer sa musique, respirer avec elle, picorer de ses mains les pizz de l’orchestre lors du Ballet des Poussins… Les musiciens ont aussi leur moment de gloire : le trompettiste solo, par la variété de ses intentions, et sa sonorité saugrenue à souhait lorsqu’il joue en sourdine, aurait mérité un tonnerre d’applaudissements. La clé de la réussite du concert est donnée une dernière fois dans les Catacombes ; les cuivres évoquent une nouvelle fois Wagner, mais le cœur reste français par la flamboyance de l’interprétation.

Dans cette exposition au temple des traditions françaises, rien de muséifié ; l’orchestre est foisonnant et organique comme un Jérôme Bosch, et l’œil du spectateur constamment fixé sur un de ses détails, donnants tour à tour la cadence de ce virevoltant sabbat.