« En général les musiciens ne parlent pas, et bien moi je vais parler », puis après une présentation de la tournée ainsi qu’un hommage à la ville magnifique qu’est Paris, qui lui a fait changer sa vision des choses, le chef brésilien Ricardo Castro continue : « Les jeunes que vous voyez enseignent à des enfants pour la plupart. Le partage est central dans notre vision de la musique, on ne devrait jamais séparer l’activité de concertiste de celle du professeur, et c’est justement le partage qui peut faire avancer la situation sociale au Brésil. Samedi dernier, Marcello, un jeune violoncelliste qui voulait entrer dans notre orchestre a été tué, parce qu’il est sorti de chez lui fumer une cigarette sans respecter le couvre-feu. Son ami le bassoniste solo ne pourra pas jouer ce soir, mais il est remplacé, et nous allons jouer, entre autres, de la musique joyeuse et dansante de notre pays. Car chez nous, et c’est une grande spécialité sud-américaine, on vit dans le bonheur et le malheur en même temps. On dédie le concert à Marcello, ainsi qu’à tous les jeunes qui meurent dans les quartiers. »

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

Ces paroles seront comme le fil conducteur de ce concert hors du commun qui décloisonne bien des barrières et établit des rapprochements inattendus mais pertinents. Entre la gouaille chostakovitchienne et l’exubérance des batucadas, entre la sensualité brésilienne et le fatum d’un Tchaïkovski, il n’y avait qu’un pas, franchi par le Neojiba Youth Orchestra of Bahia et son chef Ricardo Castro, portés par la figure de Martha Argerich.

Le concert débute par le Chôros n°6 de Villa-Lobos, œuvre pour orchestre agrémenté de percussions brésiliennes composée durant le séjour français du compositeur. A la croisée d’esthétiques diverses qui intègrent des éléments de la musique populaire tout aussi bien qu’une écriture plus moderne, la facture hétérogène requiert des musiciens une attention accrue qui sache épouser les atmosphères sinueuses et instables du chôros. A ce titre, l’orchestre, rôdé à ce répertoire, se montre remarquable. Sur fond de murmure incertain qui évoque un paysage nocturne et humide de jungle, une flûte sensuelle et imprévisible ondoie, solo de Yamila Maheh qui sera largement ovationné par le public. Tantôt intime, avec un duo saxophone–flûte, la musique scintille par la brillance de ses cuivres ; la désinvolture de la danse n’est pas loin, grâce à la joie jazzifiante des rythmes syncopés.

Si l’âme russe est moins joyeuse que l’âme brésilienne, elle est sans doute plus espiègle, et le caractère fougueux et débridé de Martha Argerich trouve un terrain d’entente idéal avec la verve brésilienne dans le Concerto n°1 pour piano et trompette de Chostakovitch, avec le trompettiste brésilien Helder Passinho Junior. L’Allegretto, aux humeurs très instables, est en grand pied de nez, avec une courte cadence grave et lente qui s’encanaille bien vite en un mouvement narquois à la vivacité diabolique. Dans cette musique tournée vers la dérision, Martha Argerich se déchaîne, et la vivacité sèche et diabolique de l’écriture pianistique lui sied comme un gant. Au cours du moment d’introspection d’une grande finesse et d’une grande poésie qu’est le Lento, le trompettiste fait preuve d’une sensibilité recueillie et nostalgique remarquable. Le Scherzo et le Finale sont une démonstration d’exubérance, tant de la part des solistes que de l‘orchestre. Dans cette musique désarticulée, Martha se déchaîne, elle s’amuse comme un petit enfant incontrôlable. Si bien que l’Allegro sera bissé !

Ricardo Castro © Juliana Protasio
Ricardo Castro
© Juliana Protasio
Tchaïkovski maintenant, avec la Quatrième Symphonie, symphonie du fatum, symbolisé par l’appel insistant des cors ouvrant cette œuvre. Si les cuivres se montrent brillants, l’orchestre peine à donner de la consistance ; la symphonie est condamnée à sonner de manière assez plate après les reliefs chostakovitchiens. Louons tout de même l’incroyable basson solo Ananta Diaz, remarquable dans le solo de l’Andante.

Ricardo Castro l’avait annoncé dans ses paroles introductives : le partage est l'une des principales valeurs à ses yeux, et il doit se refléter dans la manière d’aborder la musique. C'est aussi l'une des préoccupations de Martha Argerich, qui ne joue quasiment plus en récital : le florilège de bis en sera la preuve. Aussi, le chef s’assied-t-il sur le tabouret de Martha pour jouer en quatre mains Ma Mère l’Oye, qui scintille comme du cristal, puis à deux pianos le Brazileira de Darius Milhaud, accompagné des percussions. Enfin, le chef invite un jeune chef prometteur à diriger, auparavant assis dans le pupitre de percussions. La musique sort alors complètement de ses carcans traditionnels : les spectateurs ont droit à des danses brésiliennes – dont le fameux Tico-Tico, qui se termine en batucada diabolique. Le temps d'un morceau, la scène de la Philharmonie devient le lieu d’une grande fête où l’on danse et l’on rit !