Un mois après sa désormais céléèbre Norma, nous retrouvons avec bonheur Cecilia Bartoli au Théâtre des Champs-Élysées pour un récital unique entièrement dédié à Haendel et ses héroïnes. Pour l’accompagner, elle a choisi les Musiciens du Prince, l’ensemble baroque créé à son initiative avec l’Opéra de Monte-Carlo au printemps dernier. Le programme, qui alterne les airs et les pièces instrumentales, débute avec « l’Arrivée de la Reine de Saba », extrait de Salomon et premier clin d’œil d’une soirée où l’humour et la comédie tiennent une place de choix.

Cecilia Bartoli © Uli Weber | Decca
Cecilia Bartoli
© Uli Weber | Decca
Comme ce fut le cas pour Norma, l’entrée en matière de la diva, « Chuidi, chuidi i vaghi rai », puis « Un leggiadro giovinetto » deux airs tirés de Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, est un peu terne. Mais dès le troisième air, « Lascia la spina », issu de ce même opéra, tout est oublié : chacun retient son souffle et plus rien d’autre n’existe. Cecilia Bartoli possède le don d’établir avec chaque spectateur une connivence, une intimité grâce à laquelle elle transmet avec générosité toute la beauté et tout l’amour de son art. Et Dieu sait si cet art est grand ! Bien sûr, au fil des ans – et des nombreux défis relevés –, la puissance et l’impétuosité de la voix se sont un peu émoussées, comme on peut s’en rendre compte dans « Mi deride... Destero dall’empia Dite » extrait d’Amadigi. Mais comment lui en faire reproche ? D’autant qu’elle a l’intelligence de composer son récital autour d’airs grâce auxquels toutes ses autres qualités, demeurées intactes, continuent de rayonner pleinement. Ainsi dans « Verso già l’alma col sangue », extrait de Aci, Galatea et Polifemo, nous fait-elle entendre un pianissimo si délicat, si ténu, qu’il en est presque miraculeusement audible. Dans « Oh sleep, why dost thou leave me? » extrait de Semele, elle donne toute la mesure de son impressionnante palette de couleurs et de nuances. Puis « Oh ectasy of hapiness... Myself I shall adore » démontre avec éclat que ses vocalises sont toujours aussi précises et virtuoses. Se jouant de toutes les difficultés, elle s’amuse avec les notes, avec les musiciens, avec le public. C’est ainsi qu’on la voit délaisser le miroir de Junon pour un smartphone et prendre des selfies, puis terminer l’air en mimant une conversation téléphonique. Impossible de résister à ce numéro burlesque dans lequel son engagement de comédienne est aussi total et sincère que dans le tragique « E vivo ancora?... Scherza infida in grembo al drudo » d’Ariodante, où l’émotion atteint un nouveau sommet.

Au-delà de ses qualités vocales et de comédienne, ce que l’on apprécie chez Cecilia Bartoli, c’est sa générosité, dont témoigne ce récital de plus de deux heures, conclu par trois bis : deux airs d’Antonio Vivaldi, « Sventurata navicella », extrait de Giustino et « Sol da te mio dolce amore », tiré d’Orlando Furioso, ainsi qu’un air du Tassilone d’Agostino Steffani, « A facile vittoria ». Ce dernier offre un superbe et désopilant « duel » entre le trompettiste et la diva, le premier défiant la seconde sur la virtuosité de ses vocalises, puis sur la longueur de son souffle. Le récital s’achève sur quelques notes de jazz et le premier couplet de Summertime de Georges Gershwin. Acquis ou conquis, le public se lève pour une longue et fervente ovation.

Malgré sa création toute récente, l’ensemble les Musiciens du Prince est loin de n’être qu’un écrin ou un faire-valoir. S’il manque un peu d’énergie et de solennité dans « l’Arrivée de la Reine de Saba », ses qualités de cohésion et de précision se révèlent au fil du concert. Il peut aussi compter sur de très belles individualités, tels Ada Pesch, Premier violon et le hautboïste Pier Luigi Fabretti. Seul petit point noir : la présence des percussions est souvent trop marquée, quand elle n’est pas carrément superfétatoire, tel le tambourin dans l’ouverture d’Ariodante.

Aujourd’hui, le mot « star » est utilisé à tort et à travers – surtout à tort, d’ailleurs : tout artiste (ou prétendu tel) suscitant de façon plus ou moins prolongée l’engouement médiatique et populaire se voit illico affublé du précieux anglicisme. Or ce jeudi soir, au Théâtre des Champs-Élysées, Cecilia Bartoli, qui brille depuis trente ans au firmament de l’art lyrique, vient nous rappeler ce qu’est véritablement une étoile.