Et nous voici de retour à l’Auditorium du Louvre où, malgré le weekend « Orchestre en fête » à la Philharmonie, Cédric Pescia et Philippe Cassard font le plein à quatre heure de l’après-midi. Un récital d’œuvres à quatre mains n’est pourtant pas un programme qui attire tout le monde, mais les amateurs de chaleur chambriste s’y sont précipités, et avec raison ! Car du haut de nos gradins, à quelques mètres seulement des musiciens, c'était une très belle image du quatre mains qui s'offrait à nous.

Philippe Cassard et Cédric Pescia © Bernard Martinez
Philippe Cassard et Cédric Pescia
© Bernard Martinez

Le quatre mains ! Lieu d’une expérience fondamentale, où les sons permettent à la séparation physique de deux corps de s’oublier dans leur musique. Atteindre cette entente privilégiée où le partenaire n’est plus qu’une sorte de projection renversée, un négatif de notre propre sensibilité, un autre que nous ne séparons plus de nous-même. Et puis, il y a toute l’arrière-boutique, « l’artisanat », ce dont on n’a pas idée sans avoir un jour mis la main à la pâte. Jouer à deux sur le même clavier contraint à une gymnastique permanente des doigts, ponctuée de quelques tours de prestidigitation : lorsqu’une main disparaît sous l’autre ou qu’un doigt fulgure pour attraper une note.

De la Sonate en ré majeur K 381, Cédric Pescia et Philippe Cassard nous offrent une lecture très alerte, vive et légère, presque taquine. Chez Mozart, l’opéra n’est jamais loin, et nos deux pianistes en témoignent : que ce soit dans ce bref éclair de malice où Cherubino donne la réplique à Cédric Pescia (par un fragment du « Voi che sapete » des Noces) ou dans le finale, allegro molto, qui sonne comme un acte entier d’opéra que l’on aurait rembobiné à toute vitesse. Pourtant, ce Mozart entraîne dans son sillage des œuvres d'une toute autre atmosphère, à commencer par le Rondo en la majeur D 951.

Comment passer de Mozart à Schubert ? Par le génie instantané d’un changement d’humeur, donc de couleur. Ce qu’il y avait de théâtral et d’extraverti tourne à la quiétude – fragile, comme toujours chez Schubert, car sans arrêt menaçant de basculer dans la détresse. Dans le Rondo, la partie supérieure est portée par un Philippe Cassard délicieusement disert, dont l’empressement à servir la mélodie l’amène parfois presque en avance sur son partenaire. Mais comme dans les Variations en la bémol D 813, la ligne est sans entrave, déployée dans une coulée unique, et dans une beauté de son qui jamais ne se métallise, gardant rondeur et ampleur. En dépit de quelques imprécisions au demeurant peu dommageables (et dues aux quatre mains), si une seule chose nous rappelle sans cesse qu’il y a bien deux pianistes, ce sont les remous qu’accuse la rapidité des nuances dynamiques – généralement plus sereines en solo.

Rien n’est plus révélateur de ce qui unit Cédric Pescia et Philippe Cassard que cette manière de vivre ensemble les inflexions de phrasé et de dynamique, à un degré qui écarte toute possibilité de préméditation. Chacun n’est plus pour l’autre qu’un esprit supplémentaire sur les mobiles duquel il cesse de faire d’anxieuses hypothèses, et par une sorte de radiation intuitive, en suit sans effort le cours. Nul besoin de se concerter, de se chercher : les deux musiciens habitent la même musique.

On n’a pas pu s'empêcher de trouver, en contraste, que le finale Allegro de la Sonate en fa majeur tirait un peu vers la fébrilité. Certes beaucoup de vigueur et de verve, mais on n’y sentait pas de la même manière la fusion des humeurs qui caractérisait les deux Schubert ; des temps très marqués et un soupçon de précipitation en viennent alors à cette musique si libre. Un sentiment qui nous quitte aussitôt avec le bis, l’insouciante 4e Polonaise D 824 qui atteint à des miracles de souplesse et de délicatesse, notamment dans le Trio central.

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