2017 aura été l’année de la propreté à l’Opéra de Lyon. Après l’excellente mise en scène de Jeanne au Bûcher par Romeo Castellucci en février, qui montrait la crise de folie d’un factotum de collège, l’année s’achève sur une Cendrillon en technicienne de surface non moins efficace, dessinée par Stefan Herheim et dirigée par Stefano Montanari. La première de ce vendredi n’a vraiment pas manqué de feu !

© Jean-Pierre Maurin
© Jean-Pierre Maurin

Poussant avec énervement son petit chariot bleu (qui, immanquablement, se transformera en carrosse), cette Cenerentola n’a plus rien de sa nature douce que semblait encore indiquer son prénom Angelina dans la version rossinienne. Ses pieds sentent le fromage, son déodorant, c’est le vinaire blanc, et son caractère rebelle se heurte non sans plaisir à celui de ses deux demi-sœurs (le mezzo Katherine Aitken en Tisbé et le soprano Clara Meloni en Clorinda sont un double régal de méchanceté). Michèle Losier dans le rôle-titre est un autre mezzo accompli, formant un trio d’enfer avec les deux précédents rôles (tout en se préservant un peu dans les scènes collectives du premier acte). Ses très beaux harmoniques graves sont exposés dans la canzone récurrente « Una volta c’era un re » tout au long de l’opéra, mais son grand air final donne aussi l’ultime preuve, s’il en fallait, d’aigus puissants et d’une maîtrise exquise du bel canto et de ses redoutables ornementations, que les tempi corsés du chef rendent très exigeants.

© Jean-Pierre Maurin
© Jean-Pierre Maurin
Pas de faille dans la distribution vocale par ailleurs : Renato Girolami campe un Don Magnifico bedonnant et parfaitement égoïste, intéressé, injuste ; ce baryton-basse expressif et équilibré est très adapté au comique que doit susciter ce personnage de basse bouffe, qui revendique le blason significatif d’un âne ailé. Simone Alberghini en Alidoro, mentor du prince déjà expérimenté, est dans le livret de Jacopo Ferretti l’équivalent de la bonne fée de Charles Perrault ; autre baryton-basse, il possède un grain de voix très naturel et agréable. Reste le superbe duo du valet et du prince, qui confère au melodrammo giocoso son particulier comique: c’est en effet déguisé en subalterne que le charmant prince observe les filles de Don Magnifico, pour décider de celle qu’il élèvera à la dignité aristocratique, tandis que le libidineux Dandini tient le rôle de souverain. Pour ce dernier, Nikolay Borchev est un choix très judicieux : le jeune Biélorusse donne le change quant à la crédibilité de cette mascarade exubérante, son beau baryton nourri en impose techniquement et par son expressivité. Très étonnante est d’ailleurs la comparaison avec le ténor très léger de Cyrille Dubois dans sa prise de rôle de Don Ramiro. Doté d’un magnifique timbre de ténor très léger et volubile – qui ferait pâlir de jalousie maint évangéliste d’oratorio –, il incarne par sa finesse (qui n’empêche pas des aigus d’une vraie aspiration héroïque) un lyrisme que la mise en scène annihile pourtant à tout bout de champ, et c’est cette cruauté même qui est parfaitement cohérente.

En effet, Stefan Herheim opte pour un choix résolument satirique, même là où le livret ou la partition pourrait par mégarde avoir laissé une bribe d’émotion authentique. Balayant vraiment la moindre petite poussière de pathos, il convie l’histoire de Cendrillon pour la farcir d’un comique de situation et de geste (comme ces lèvres de Cendrillon et de Don Ramiro qui ne réussissent pas à se joindre), ainsi que nombre d’allusions hilarantes auxquelles collaborent décor, vidéo, lumière, costumes et mimique des chanteurs et choristes. Ces derniers, très en forme, apparaissent comme des avatars du compositeur, parfois garnis d’ailes qui les font apparaître tantôt comme ces angelots de Raphaël de la Madone Sixtine, que les tendances déco ont instrumentalisé à outrance, tantôt comme un équivalent masculin des demoiselles du Château d’Anthrax de Sacré Graal, intertexte auquel renvoie aussi malicieusement l’image de Dieu le Père barbu, assis sur son nuage flottant à travers le décor mobile, modulable et bien pensé. Les costumes empruntent par ailleurs leurs codes couleur à l’image du feu diabolique, pour ce qui est des deux sœurs sulfureuses de Cendrillon, et pour elle-même, aux contes revus par Disney, que ce soit la Cendrillon de 1950 ou le bleu-blanc-beige étincelant de la plus récente Reine des Neiges.

© Jean-Pierre Maurin
© Jean-Pierre Maurin

Orchestre et direction sont aussi impliqués que les solistes (comme le montre la reprise après la pause : « Sono tutti matti ! » – ils sont tous devenus fous », on n’en dira pas plus), chanteurs que la mise en scène envoie parfois même au-delà de la fosse, pour un très bel effet de proximité, qui permet d’apprécier la qualité vocale. Et lorsque Dandini frise le réel accident et la chute, envoyant la barre technique de la scène sur l’orchestre, et que tous, vraiment tous, retiennent leur respiration pendant deux secondes avant de rire, on sait que chacun a donné du sien pour que le spectacle de Noël 2017 de l’Opéra de Lyon réussisse.

Le second degré est en fête. Mais si tout cela n’était qu’un rêve ?

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