On a beaucoup parlé de ce projet depuis le printemps dernier. Cette fois, le jour J est arrivé : le samedi 21 novembre 2015, le Centre de musique de chambre de Paris a été officiellement inauguré pour le grand public, à l’occasion d’un concert d’ouverture réunissant de nombreux artistes impliqués dans le projet. Plus qu’une simple présentation de saison, il s’agissait avant tout d’un moment de partage, pour se sentir unis grâce à la musique en ces temps douloureux, comme l’a rappelé Jérôme Pernoo, fondateur et directeur artistique du Centre. La soirée a vraiment atteint son objectif, en suscitant très naturellement une communion réconfortante entre artistes et spectateurs au travers d’un même enthousiasme et d’un même amour de la musique. Un moment chargé d’une intensité pleine d’espoir ; un moment tourné vers l’avenir, dont on avait bien besoin.

Jérôme Pernoo © Alix Laveau
Jérôme Pernoo
© Alix Laveau
La Salle Cortot, lieu intimiste et chaleureux choisi pour accueillir en résidence le Centre de musique de chambre de Paris, est remplie pour le premier concert d’ouverture de saison, remplie de personnes de tous les âges, de 20 à 80 ans, heureuses d’échanger et de se rencontrer, impatientes de découvrir les premières réalisations musicales d’un Centre qui a déjà emporté l’adhésion d’un grand nombre de mélomanes. En effet, le projet de Jérôme Pernoo s’est concrétisé grâce au financement participatif, auquel ont contribué des centaines d’individus amoureux de la musique et convaincus de l’importance de redonner une place à part entière à la musique de chambre dans la capitale.  Le principe : rendre la musique de chambre accessible (places à moins de 20 euros), permettre aux spectateurs de venir au concert sans contrainte (pas de réservation pour les abonnés), mettre à l’honneur les jeunes talents et les grandes œuvres du répertoire dans des séries de concerts courts et donnés plusieurs fois (le bouche-à-oreille étant un moyen sûr d’attirer de nouveaux intéressés après que les spectateurs du Centre ont partagé leur expérience).

Le concert débute en accord avec cet état d’esprit accueillant, bienveillant, quasi familial – comme si l’on était dans un salon entre amis : un trio à cordes constitué Anastasia Karizna d’Anastasia Karizna, Manuel Vioque-Judde et Jérémie Billet se met à jouer l’Aria transcrit des Variations Goldberg, tandis que le public est progressivement plongé dans la pénombre, puis le noir complet. Le calme est instauré, la paix de cet instant est cueillie par chacun. Toujours dans le noir s’élèvent alors tout doucement les premières notes de la Sérénade (Ständchen D957) de Schubert, interprétée par Jérôme Pernoo au violoncelle et Jérôme Ducros au piano. S’y enchaînent l’introduction et le nocturne 1 de Ainsi la nuit… d’Henri Dutilleux, pour quatuor à cordes, emmené par le violoniste Li-Kung Kuo. Ces trois pièces assez brèves, données avec ferveur devant un public captivé, sont suivies par de premiers applaudissements fougueux, puis Jérôme Pernoo adresse quelques mots à une audience déjà conquise pour présenter les moments forts à venir du Centre de musique de chambre de Paris mais surtout insister sur l’importance de la musique en cette période particulière, et celle du concert plus spécifiquement en tant que moment de vie, d’émotion, de recueillement, de réflexion, de découverte, de joie, de réunion… Les mots de Jérôme Pernoo sont simples et justes. Ils sont complétés, développés par la musique, et en particulier la pièce d’après, pleine d’énergie et d’une vitalité frénétique : La Truite, quintette D667 de Schubert. Ce sont Liya Petrova, Lea Hennino, Jérôme Pernoo, Alexandre Baile et Jérôme Ducros que l’on entend dans ces « Variations », et leur engagement fait plaisir à voir, qui passe par leur écoute des autres, leurs regards complices, leur jeu ardent et souriant.

Après cet intermède franchement festif, place au piano seul avec David Kadouch, qui nous offre d’abord un très célèbre Nocturne de Chopin, nouvelle source d’apaisement, puis une Valse op. 38 de Scriabine, extrêmement riche de couleurs et propice à la rêverie, à l’évasion, à l’émerveillement. L’entracte permet d’exprimer tous les commentaires positifs que l’on peut avoir autour d’un verre ou d’une assiette apéritive au bar situé sous la scène. Le Quatuor Arod ouvre la seconde partie avec le Presto du Quatuor op.18 n°3 de Beethoven ; à ces excellents musiciens en succèdent d’autres encore, à savoir Raphaël Sévère (clarinette), Antoine Tamestit (alto) et Frank Braley (piano) qui enchantent nos oreilles avec le gracieux Rondeau du Trio « Les Quilles » K498 de Mozart. La dernière œuvre au programme est pour beaucoup une découverte très appréciée : Souvenir de Florence op.70 de Tchaïkovski (plus précisément son Allegro) est joué par Liya Petrova, Shuichi Okada (violons), Antoine Tamestit, Mathieu Herzog (altos), Jérôme Pernoo et Jérémie Billet (violoncelles) d’une manière tellement passionnée qu’on vibre avec les coups d’archet puissants et virtuoses qui se transmettent d’un instrument à l’autre.

Le bis est particulièrement atypique, et montre exactement ce pourquoi les spectateurs sont déjà attachés au Centre de musique de chambre de Paris et veulent y revenir aussi souvent que possible. En face de la liste des œuvres sur le programme papier est imprimée une partition, le choral « Gloria sei dir gesungen » extrait de la cantate BWV 140 de Bach. En guise d’avant-première aux concerts de type « Bach and Breakfast » qui auront lieu le dimanche, Jérôme Pernoo fait répéter le choral à tout le public, de façon très pédagogue (rappelons qu’il est professeur au CNSM de Paris), puis tous les musiciens entrent sur scène et accompagnent le public qui chante. En sortant, une sensation qu’on avait presque oubliée ces derniers temps nous envahit : on se sent bien ! Et ça, c’est grâce à la musique. Alors profitons-en.

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