Hier à la Philharmonie de Paris, l’« opéra en robe d’ecclésiastique », pour reprendre le mot délicieux de Hans von Bülow, s’est trouvé des voix de collection, un chef et un orchestre fabuleux ! Ce n’est pas tous les jours que la Scala de Milan déplace son full house jusqu’à nous, accompagné de celui qui est leur directeur musical depuis 2015, Riccardo Chailly ; salle comble, public reconnaissant et ovation de dix minutes comme il est de mise en de telles occasions !

Riccardo Chailly © Julien Hanck
Riccardo Chailly
© Julien Hanck

Premières émotions de la soirée avec le chœur de la Scala de Milan : une clameur grandiose s’élève de ce chœur impudique qui ne cherche pas la clarté de l’impact à tout prix, mais plutôt une forme d’élan inertiel, gigantesque ressac qu’il amène progressivement dans de fracassants tuttis. Quelle splendeur ! Et une admiration éperdue quand on se rend compte que les battements du vibrato se synchronisent comme par miracle (le chœur tout entier !) dans la tenue mourante du « eleison », ou dans le Sanctus, comme effleuré.

C’est qu’il faut voir avec quel poigne – et bienveillance, toujours – Riccardo Chailly discipline ses troupes. De son podium, le chef renonce à l’argument d’autorité en faveur du geste persuasif et galvanisant. Là encore, rien n’est ordonné du doigt ou de la baguette, le moindre jeu de mains se veut encouragement et accompagnement de ses musiciens. Il y a de l’héroïsme dans cette battue sûre, à la fois musclée et épanouie, qui sait ajouter des tremblements de la main dans ses acmés !

Orchestralement, les motifs de satisfaction ne manquent pas non plus, à commencer par le velouté des pupitres de cordes, qui leur permettent de se brumiser en textures et de facilement gagner l’immatériel (dès l’Introit). Impression accusée par l’acoustique du lieu, qui confère une belle longueur de son et la nécessaire amplitude aux ripostes de la grosse caisse dans le Dies Irae.

© Julien Hanck
© Julien Hanck

Enfin les cuivres, aux attaques rigoureusement exactes, constituent un appui de tout premier ordre. Leur déploiement progressif dans le Tuba mirum, tout comme leurs appels réguliers tout au long de la partition, permet d’apprécier un pupitre agile, dont les modulations dynamiques sont superlativement contrôlées. De manière générale, voici un orchestre plein d’aplomb et de chaleur, ne souffrant d’aucun empressement, d’aucune verdeur (et qui assoit son Rex Tremendae bien au fond du temps, plutôt que de le tirer vers l’apesanteur).

Hier, quatre voix de collection, aux timbres matures et corsés, osant des débuts héroïques dès les premières prises de parole du Kyrie (faisant valoir quelques envolées très sonore). Avec Tamara Wilson, l’on assiste au miracle de pianissimi projetés, dans la foulée d’un cri. La voix est d’une santé et d’une virtuosité prodigieuse, et sait livrer des trésors de délicatesse, comme élargir sa palette jusqu’à des vibratos plus épais, faisant alors pleinemet rutiler ses aigus.

Ekaterina Gubanova et Tamara Wilson © Julien Hanck
Ekaterina Gubanova et Tamara Wilson
© Julien Hanck

D’Ekaterina Gubanova, on retient la voix pleine et capiteuse dans tous les registres, l’impressionnante gestion du souffle, et les élans ravageurs de son Liber Scriptus. Prototype de la basse italienne, Ferruccio Furlanetto bouleverse par sa voix d’une intériorité poignante, comme provenant des tréfonds de l’œsophage. L’autorité du personnage, tout à fait en situation dans le Confutatis, se traduit par un art déclamatoire consommé, l’amenant parfois à anticiper ou retarder certaines de ses entrées. Ici et là, des sanglots expressifs parcourent le phrasé, sans en compromettre la noblesse, dans une couleur toujours extrêmement gutturale. Moins imposant que Furlanetto, dont il n’a peut-être pas l’aplomb scénique, ni le mordant dramatique, René Barbera nous charme de son timbre clair, plus nasal mais très riche en harmoniques. Si phrasés et dictions paraissent plus univoques, on succombera néanmoins à l’irrésistible rayonnement de son aigu.

Une soirée royale ! Puissent Riccardo Chailly et son orchestre nous en livrer encore, et longtemps !

René Barbera et Ferruccio Furlanetto © Julien Hanck
René Barbera et Ferruccio Furlanetto
© Julien Hanck