Exeton Street, aucune enseigne tape à l’œil ne signale la présence du 1901 Arts Club dans cette petite rue débouchant sur l’autrement animée Waterloo station. On vérifie à deux fois l’adresse. Est-ce bien là ? Une plaque de cuivre, discrète et vissée sur la porte, confirme au visiteur que cette maison construite en 1901 pour accueillir le professeur de l’ancienne école adjacente est bien le lieu où il pourra entendre le Chaluvier duo pour leur unique récital londonien.

Chaluvier duo
Chaluvier duo

On entre, d’abord timidement de peur de troubler la quiétude familiale de ses anciens occupants, très vite rassuré par un visage accueillant nous invitant à monter à l’étage pour profiter d’un rafraichissement avant que le spectacle ne commence, l’occasion d’échanger deux mots avec une dame d’un certain âge s’excusant avec un sourire de n’avoir laissé aucun biscuit apéritif. A sa gauche, quelqu’un finit la lecture de son journal, d’autres personnes encore, assises dans un coin, discutent de diverses affaires quotidiennes ou commentent le concert de la veille au Wigmore Hall. Une communauté d’happy few intime et raffinée.

L’expression musique de chambre prend tout son sens au 1901 Arts club. La salle de concert n’est autre que le salon du rez-de-chaussée réaménagé, les membres du public occupant chacun l’un des vingt-cinq sièges répartis dans la première moitié de la salle entre une série de tableaux et la cheminée. Au programme ce soir, des œuvres pour clarinette et piano de Leonard Bernstein, Francis Poulenc et Ernesto Cavallini, peut-être peu familières aux auditeurs habitués aux programmes des salles de concerts offrant principalement, pour tout répertoire chambriste, des pièces pour quatuor cordes ou des récitals lyriques.

Si le cadre est exceptionnel et le programme alléchant, on regrette cependant dès les premières notes les dimensions trop petites de la salle pour une telle formation. L’exigüité ne permet pas à la clarinette de laisser s’épanouir ses résonances, dérangée par la réverbération directe de ses propres harmoniques, saturant les aigus du spectre acoustique sans parvenir à trouver un équilibre avec la sonorité du piano. Les interprètes n’en sont nullement responsables et parviennent malgré tout à restituer la dynamique toujours croissante de la Sonate de Bernstein et la suavité de certaines lignes mélodiques. La Sonate de Poulenc et son célèbre troisième mouvement virtuose est interprétée avec brio par des musiciens déjà plus à l’aise. Antonella Margiotta se jette soudain sur les basses du piano, accompagnant les moteurs rythmiques qui parcourent l’œuvre de tout son corps tandis que Michele Colluto y fait montre d’une palette plus variée.

L’acoustique de la salle s’est montrée bien plus adaptée au répertoire pour piano solo, au travers de quelques extraits des Miroirs de Ravel. L’interprétation de Noctuelle et Oiseaux tristes par la jeune pianiste est captivante et convainc que la musique de Ravel n’évolue pas tant dans des plans qu’elle n’explore la profondeur de l’instrument par ses déchirures soudaines ou ses plongées dans le registre grave, laissant flotter la main droite au-dessus d’un vide. Il en va de même pour la conception du temps, mis en arrêt par la répétition de motifs, parfois une simple note. Dans Alborada del gracioso, c’est une fierté joyeuse et ensoleillée qui est offerte à l’auditeur par une main gauche qui claque, des motifs incisifs et contondants tout à la fois qui tournent courts, aspirés par la contraction de la main droite se refermant comme saisie d’un spasme.

Le clarinettiste la rejoint enfin pour interpréter Fiori Rossiniani d’Ernesto Cavallini, transcriptions virtuoses d’airs de Rossini, agrémentés de gammes vertigineuses dont le but est d’exhiber la virtuosité de l’interprète. On redoute le pire en devinant à la vue de ses mains la difficulté technique de ces passages. Cette musique joue sur la crainte de la chute et doit donc être interprétée comme un pied de nez, au risque autrement d’apparaître comme un fade exercice de virtuosité. Si le clarinettiste mène à terme ces phrases diaboliques, sans difficulté apparente, on regrette néanmoins qu’il soit resté plongé dans la partition, manquant par la même la légèreté nécessaire à une telle musique. En bis, le Carnaval vénitien. Le clarinettiste se lâche enfin, laissant son corps participer, épouser la plasticité molle et élastique des lignes mélodiques de cette musique qui, par son adéquation parfaite avec le cadre, laisse entrevoir ce qu’étaient les salons de la Belle-Epoque.

Les musiciens ont semblé tout du long intimidés par un auditoire si restreint. Ramené à des proportions si intimes, tout est d’un raffinement emprunt d’une certaine pudeur de se montrer si proche, presque à nu. Ils ont malgré tout offert un beau concert. Surement leur portrait rejoindra ceux, au premier étage, de la soixantaine de musiciens ayant déjà honoré de leur présence les visiteurs de ce club non pas select mais confidentiel, et au charme attachant.