Trois œuvres symphoniques ont invité ce dimanche le public de l’Opéra de Lyon à former un cercle imaginaire autour du conteur-chef Emmanuel Krivine : la Pastorale de Beethoven, à laquelle ont suivi l’ouverture de Mélusine et la Symphonie No.4 de Mendelssohn. Si la dimension narrative des œuvres et la finesse de la direction ont pleinement convaincu la salle, certains aspects de l’exécution n’ont pas donné entière satisfaction.

Emmanuel Krivine © Fabrice Dell'Anese / Intermusica
Emmanuel Krivine
© Fabrice Dell'Anese / Intermusica

Erwachen heiterer Gefühle bei der Ankunft auf dem Lande (La gaîté s’éveille quand on arrive à la campagne) – Beethoven aurait pu être moins disert en nommant les mouvements de sa Sixième Symphonie : sous la direction d’Emmanuel Krivine, les choses paraissent si évidentes. La gaîté, la tonicité, l’envie de courir dans les champs s’emparent de moi quand j’entends l’entrain avec lequel ce chef expérimenté mène ses hommes. Le relief est remarquable, même les piani sont pleins et intenses, il y a une profondeur de son global, bref, on a l’impression qu’on vient de découvrir une nouvelle chaîne hifi qui révolutionne le son d’une œuvre pourtant connue sous toutes ses coutures.

La Scène au bord du ruisseau (Szene am Bach) peint un locus amoenus véritablement idyllique encore ; s’y joue une petite valse tranquille entre amoureux. Les violoncelles, qu’on admirera tout au long de la soirée, se font dès maintenant remarquer par l’homogénéité de leur son, le velouté de leurs archets et encore leur densité dans les pizzicati. Le basson séducteur les entraîne à nouveau, puis notre attention est détournée par les voix d’oiseaux, la flûte pépie gaiement et la clarinette ne s’y mêle pas moins fièrement avec ses coucous.

Le hautbois, guilleret, est le premier à emblématiser la Joie d’être ensemble des gens de la campagne (Lustiges Zusammensein der Landleute), et les danses enchantées du tutti possèdent tous les accents nécessaires, grâce à de puissants coups d’archets. Du côté des premiers violons, néanmoins, les choses commencent à se gâter, comme le temps : dans l’enchaînement vers l’orage du quatrième mouvement, il y a quelques ratages techniques dans les piani ; le piccolo lance un coup de vent sifflant bien rude, et la tempête se déclenche. Avec le chant des bergers, on retrouve la sérénité (Hirtengesang. Frohe dankbare Gefühle nach dem Sturm) auprès des violoncelles, sonores et solidaires jusque dans leurs ornements. Les contrebasses, dans leur pizzicati, font entendre toute leur délicatesse. Cependant, la justesse parfaite du tutti, perdue à la fin du troisième mouvement, ne revient plus et ces premiers violons, qui savonnent par trop leurs triolets et perdent le sens et le son collectifs, se font déclasser par l’excellence d’autres pupitres de cordes, les deuxièmes violons et les violoncelles, décidément irréprochables cet après-midi.

L’histoire de Mélusine, conte symphonique dont Felix Mendelssohn-Bartholdy ne réalisa que l’ouverture, est narrée essentiellement grâce à trois motifs. L’ondulante fée médiévale et mère fondatrice de la dynastie des Lusignan se présente par une clarinette qui a perdu ses plumes de coucou pour se mouler dans une peau de serpent. Face à elle, son chevalier de mari, autoritaire dans sa rythmicité, pour ne pas dire tyrannique, dont les accents dessinent des contours bien tranchés. Il n’est pas étonnant outre mesure que ce personnage transgressera l’interdiction que lui a faite sa femme (ne pas la surprendre dans son bain hebdomadaire) : voilà ce que relate le troisième élément, qui d’un lyrisme amoureux initial tourne vite à la mélancolie, puis au drame. Les solistes de la petite harmonie se surpassent.

Emmanuel Krivine, élégant dans sa direction à l’ancienne, avec ses grands gestes de danseur viennois, attaque l’Italienne de Mendelssohn dans un beau tempo, sans qu’on ne perde ni nuances, ni relief. On remarque un dialogue bien travaillé entre flûte et clarinette, mais voilà déjà le deuxième mouvement, dont l’amorce est tout simplement magnifique. Les cordes graves, à l’unisson avec les bois, lancent cet Andante con moto, presque une cantilène, avec un pathétique saisissant. L’ouverture vers la polyphonie est très belle aussi. Les premiers violons se rachètent dans le Con moto moderato, auquel ils confèrent une sérénité enjouée, sublimée par un nouveau solo de flûte. Authentiquement italien, le Saltarello : Presto possède une puissance dramatique géniale sous la baguette de Krivine, on entend des vols de bourdons, tout le poids des syncopes et le finale balaie tout sur son chemin. Le chef a complété ce soir son rôle de directeur de la narration orchestrale en y joignant celui de dessinateur, de coloriste, de peintre.

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