Après un dimanche de festivités et une vente aux enchères riche en péripéties (la palme revenant aux chaussettes – sic – de concert du violoncelliste Nicolas Altstaedt, très demandées), l’Orchestre des Champs-Élysées concluait les agapes de ses trente printemps par un concert qui s’annonçait exceptionnel : ce n’est rien moins que Le Chant de la Terre de Mahler, considéré à la fois comme un sommet du romantisme et une œuvre impossible à diriger (par son auteur lui-même !), qu’avaient choisi Philippe Herreweghe et ses troupes pour marquer le coup. Avec, en guise d’invités d’honneur, Magdalena Kožená et Andrew Staples – qui redonneront l’œuvre début juin avec le Chamber Orchestra of Europe et Sir Simon Rattle.

Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

Exceptionnel, ce concert l’est avant même d’avoir commencé : sitôt les lumières du Théâtre des Champs-Élysées éteintes, la chanteuse tchèque est annoncée souffrante… Charge à Michèle Losier de lui succéder au pied levé. Cette mission est remplie de fort belle manière ; sans quelques coups d’œil un brin anxieux entre le chef et la mezzo qui attestent l’absence d’un vrai travail de fond, il serait bien impossible de deviner la délicatesse de la situation à l’oreille ! Il faut dire que derrière eux, l’Orchestre des Champs-Élysées, emmené par des solistes d’une solidité à toute épreuve, relève le défi mahlérien avec panache. Du côté des cordes, le quatuor des chefs d'attaque montre une cohésion digne d'un ensemble de musique de chambre constitué – il faut bien cela pour venir à bout du délicat contrepoint de la partition. Hautbois, flûte et clarinette solos en tête, les instruments à vent d’époque caractérisent les nombreux motifs significatifs de l’ouvrage sans tergiverser, appuient les contrastes avec confiance et soignent les contrechants en écoutant attentivement les chanteurs. À vrai dire, tous les pupitres de la phalange sont à saluer, même ceux qui semblent voués aux seconds rôles : les harpes assument pleinement leur fonction essentielle sur le plan de l'activité rythmique, quand les percussions, parfaitement soudées, apportent à l'ensemble leur subtil travail de couleurs et de textures.

Garant d’une aventure de trente ans qui n’a perdu ni en inspiration, ni en spontanéité, Philippe Herreweghe guide ses troupes sans les conduire, indique les priorités (ici une articulation, là un motif, ailleurs un équilibre) et fait confiance à celles et ceux qui n’ont jamais cessé de l’accompagner. Bien sûr, plus d’une fois les changements de tempo ou de caractère ne sont pas exactement homogènes – le maestro n’est pas un chirurgien de la direction d’orchestre – mais là n’est pas l’essentiel. Car les gestes sont toujours justes, le langage toujours limpide, le chant toujours sincère.

Dans ces conditions, Andrew Staples paraît au mieux de sa forme : le ténor britannique conjugue puissance, chaleur du timbre, soin de la diction et longueur du souffle pour délivrer des lieder de légende – dans les premier et cinquième lieder, son ivresse est contagieuse ! De son côté, Michèle Losier ne se contente pas de réciter ses poèmes : en variant subtilement les couleurs vocales, le vibrato et la projection, elle s’attache à caractériser chaque mot, chaque expression, l’accompagnant d’un jeu scénique qui souligne les effets d’imitation de la partition. Ce jeu montre quelques limites dans le somptueux Abschied final où, fixée aux mots, la mezzo peine à tendre les phrases et à révéler leur sens métaphysique, pas aidée en cela par le geste intermittent de Herreweghe. Cela n’empêche pas la fin de l’œuvre d’être particulièrement émouvante, les tendres « ewig, ewig » de la voix sonnant comme autant d’appels à prolonger, encore et encore, la belle histoire de l’orchestre trentenaire.

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