Tout est une question de rapports et d’échelles avec ce Chant de la Terre de Mahler (Das Lied von der Erde) mis en scène au Théâtre du Châtelet par Philippe Quesne et dirigé par Emilio Pomàrico à la tête du Klangforum Wien : le rapport de l’homme à ses propres questionnements et sentiments, dans un projet poétique et anthropologique presque rousseauiste où une nature idéalisée, immense mais menacée se présente comme la seule relation d’équivalence possible face à l’intériorité humaine.

Le Chant de la Terre mis en scène par Philippe Quesne
© Théâtre du Châtelet / Thomas Amouroux

Pour ce faire, Philippe Quesne choisit de placer les deux chanteurs dans un espace relativement nu avec, au centre du plateau, seul un amas de terre et de branches. Les deux êtres seront amenés à s’observer, se chercher et se retrouver, avec une humilité et une simplicité de jeu déconcertante, pour finalement se manquer l’un l’autre dans l’Adieu final (« Der Abschied »). Ils observent aussi, autour d’eux, les artifices du théâtre qui tentent de reproduire cette idée de nature qui les représente si bien. Ici, des perches s’abaissent et se lèvent, faisant apparaître des reproductions gigantesques de tableaux d’Albert Bierstadt, contemporain de Mahler, dont les paysages grandiloquents entre vallées, lacs et montagnes ne sont pas sans faire écho à la place de l’homme dans la nature chez Caspar David Friedrich ou à une certaine Arcadie selon Claude Lorrain. Projecteur et projections animent délicatement les toiles avec « un soleil d’or » et des vols d’oiseaux.

Là, des machines à fumée composent un paysage automnal, brume existentielle qui nous saisit dès l’ouverture du premier lied. Là encore, de la neige artificielle tombe depuis les cintres. C’est Noël avant l’heure alors « qu’un artiste a répandu du jade sur les fleurs délicates », constate la mezzo-soprano Christina Daletska dans Le Solitaire en automne (« Der Einsame im Herbst »). Il est émouvant de voir ce théâtre, à l’image de l’homme, « essayer encore, rater encore, rater mieux », dans ce geste si cher à Beckett. Si techniquement en ce soir de première tout n’était pas parfaitement réglé et nous enlevait parfois un peu de la magie nécessaire à de telles illusions (surtout dans un tel minimalisme d’effets), gageons qu’après quelques raccords ce sera prêt pour la deuxième. Quesne est un perfectionniste dans cet art de l’image et il est coutumier de cette excellence dans son théâtre.

Le Chant de la Terre mis en scène par Philippe Quesne
© Théâtre du Châtelet / Thomas Amouroux

Dans ce rapport délicat et distancié entre l’immensité et le fragile, l’orchestre navigue sur les eaux mouvementées d’une très belle réduction chambriste de la partition de Mahler signée Reinbert de Leeuw, et qui a déjà fait ses preuves (en témoigne un récent enregistrement chez Alpha). Dès les premières notes de « Das Trinklied », la direction de Pomàrico ne parvient pourtant pas à trouver une équivalence à la puissance et à l’élégance mahlériennes. Pour les cinq premiers lieder, l’intérêt est plutôt du côté de la miniature et des jeux de timbres entre instruments, tout à fait miroitants par moments, surtout dans les trois scherzos centraux. Mais cela va de pair avec un son globalement métallique et où les passages de relais mélodiques entre les instruments, trop individualisés, fonctionnent mal, et l’on y perd quelque chose du chant originel. Il manque un peu de relief et de phrasé entre les pupitres, flûte et piccolo sont acides dans « Von der Schönheit » et le cor n’est pas toujours stable. Il faut attendre le dernier « Abschied » pour que le Klangforum nous montre tout l’intérêt de son interprétation et la modernité de Mahler, ici quasi-précurseur d’une Klangfarbenmelodie (mélodie de timbres) si chère à la Seconde école de Vienne et à son ami et admirateur Arnold Schönberg. Les cors originels introductifs sont retranscrits par de solennels accords au piano qui, en frottement avec les timbres du contrebasson, des cordes et du hautbois, font entrer l’auditeur dans une profonde solitude, tristesse et intériorité, et ce pour le reste du lied.

Le Chant de la Terre mis en scène par Philippe Quesne
© Théâtre du Châtelet / Thomas Amouroux

Sur scène, Maximilian Schmitt dans « Von der Jugend » semble chercher ses marques face à un chef qui dirige en alchimiste absorbé par sa préparation orchestrale. Quelques vocalises en sont affectées dans la section centrale du lied. Il mène toutefois le reste du temps une partition sans fausses notes ni anicroches, avec vaillance (« Das Trinklied »), assurance et implication. Christina Daletska est impeccable, de son mezzo velouté, souvent legato, avec de beaux graves (« Der Einsame im Herbst ») et de belles mezza voce dans le dernier lied. Seule une certaine puissance lui fait parfois défaut, recouverte par de soudains emportements orchestraux (« Von der Schönheit »).

On ressort émerveillé par ce Chant de la Terre si sensible, comme l’été dernier à Aix-en-Provence après la « Résurrection » de Romeo Castellucci, autre tentative de mise en scène d’un objet mahlérien non dramatique. Émerveillé d’avoir pu si bien entendre la musique de Mahler, grandeur nature.

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