Après un mois de festivités, c’est par un séduisant voyage dans les steppes mongoles que le Printemps des Arts de Monte-Carlo a choisi de clôturer son édition 2019. Afin d’emporter son public vers des contrées lointaines, le festival a fait appel au Chirgilchin Ensemble, groupe de musiciens et de chanteurs originaires du Sud de la Sibérie, dont le nom signifie « miracle ». Le miracle constituera peut-être en la parfaite réalisation d’un chant diphonique, technique vocale reposant sur la capacité du chanteur à émettre deux sons distincts et simultanés avec sa voix : le premier extrêmement grave et le second plus aigu.

Le Chirgilchin Ensemble © JM Emportes
Le Chirgilchin Ensemble
© JM Emportes

C’est encore un étonnant mélange de styles que propose le Printemps des Arts ce soir. En effet, tout au long de son édition, le festival n’a cessé d’associer époques et genres différents : création contemporaine dans une église du XIIIe siècle, union de musique et de théâtre … Pour ce dernier concert, le public assistera à une rencontre inédite entre des chants traditionnels des hauts plateaux de l’Altaï et l’illustre Opéra Garnier de Monaco.

Crée en 1996, le Chirgilchin Ensemble se compose de quatre membres, maniant aussi bien la technique diphonique que les instruments traditionnels touvains. Décorés de premiers prix dans plusieurs concours internationaux de chant de gorge, les artistes célèbrent leur patrie en chantant l’histoire de leur peuple. Dès l’entrée des musiciens sur scène, on est immédiatement happé par l’apparente facilité qui découle de la production des chants de gorge. La troupe commence par interpréter des mélodies chantantes, accompagnées de formules obsédantes et de passages solistes à l’igil, vièle à deux cordes. On apprécie particulièrement la richesse des sonorités employées : claquements de langue, tintements de clochettes et autres bourdons de doshpuluur (luth traditionnel à long manche). 

Après avoir prodigieusement exalté paysages mongols, chevaux et troupeaux de rennes, chaque musicien se livre maintenant à une démonstration stylistique à travers plusieurs solos. Le premier, celui du maître Igor Koshkendey, est imprégné de techniques modernes de chants gutturaux. S’accompagnant à l’accordéon, le chanteur fait intelligemment varier son timbre vocal en fonction de la progression des strophes : les harmoniques à la sonorité flûtée évoluent bientôt en d’hypnotiques voyelles nasales. En variant perpétuellement son placement vocal (dans le nez, bouche, gorge, poitrine), le musicien donne à entendre une formidable palette sonore. Autre maître reconnu, Mongoun-ool Ondar se caractérise par la mise en œuvre d’un style qu’il a lui-même inventé. Sa technique unique se singularise par une diction rapide et des tremblements de lèvres continus qui laissent échapper quelques sons sifflés. Le plus jeune membre du groupe, Aidyn Byrtaan-ool, se distingue quant à lui par sa tessiture de basse profonde. Son accompagnement à la vièle se marie admirablement avec les harmoniques sinueuses qu’il opère à la voix. Conçus sur le modèle du chant diphonique, les interludes instrumentaux se composent d’un bourdon dans les graves sur lequel se superpose une ligne mélodique aiguë. Enfin, Aidysmaa Koshkendey, seule femme de l’ensemble, se montre brillante dans l’exécution d’ornements tremblés et de hoquets rapides et impulsifs. On remarquera également son excellente gestion du souffle, avec de longues tenues ornées qui semblent étirer le temps.

Outre les indéniables qualités expressives de chacun, on retiendra les plages descriptives qui ont su nous transporter aux bords d’une rivière touvaine. Un voyage musical émouvant et pictural.

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