Au premier intervalle de la Sonate n° 2 de Chopin, une rumeur parcourt la nef et les balcons de l'église de Ciboure. Immédiatement saisi par la force du jeu de Jean-Frédéric Neuburger, le public est maintenu aux premières mesures de la partition dans un état d'ébahissement général. Stupéfait, sinon tout à fait déstabilisé, il découvre son célèbre thème non pas fuyant comme on l'entend généralement mais, à l'inverse, extrêmement marqué. La phrase n'est pas sans direction pour autant ; au lieu de simplement imiter le mouvement, Neuburger le recrée incessamment. Imprévisible, le pianiste fait l'économie de toute convention d'interprétation, aussi bien par un refus inconditionnel de la diaphanéité de son toucher que par une conception constamment renouvelée des richesses rythmiques de la partition de Chopin. On découvre avec Neuburger une partition qu'on croyait pourtant connaître. Plus encore, on doute de l'avoir jamais vraiment connue.

Jean-Frédéric Neuburger © Carole Bellaiche
Jean-Frédéric Neuburger
© Carole Bellaiche

On en fait notamment l'expérience dans le nocturne central de la « Marche Funèbre », où le pianiste – qu'on penserait trop vite introverti alors que son expression corporelle ne traduit qu'une sincère humilité – parvient, avec cette même fermeté de son, à annihiler le temps. L'ébahissement se prolonge dans le finale, fragment condensé de virtuosité que Neuburger sublime par son intime compréhension d'un langage dont il est indubitablement un brillant interprète.

Ce dernier constat vaut tout autant, sinon plus, pour les trois Études pour piano de Philippe Manoury qui suivent. Les commentaires avisés du compositeur invité du Festival Ravel précèdent l'exécution mais la mise en pratique est plus convaincante encore. Dans l'Hommage à Richter I, le pianiste parvient à élaborer par un remarquable jeu de pédales des agrégats tout en résonance sur lesquels, sans que jamais rien ne s'obscurcisse, des notes attaquées avec vigueur dessinent la forme ; une telle virtuosité d'écriture réinvente brillamment la dimension polyphonique du piano. Dans Spins, Neuburger atteint un sommet de célérité avec une force déployée aux extrêmes du clavier. La virtuosité de l'interprète connaît son apogée dans l'Hommage à Richter II, redoutable étude d'octaves en mouvement perpétuel qui éprouve jusqu'aux dernières ressources de l'instrument.

Certains s'émouvront à l'entracte de l'audace de l'œuvre et penseront retrouver avec la musique de Ravel un sentiment d'ataraxie. Or il serait bien difficile d'admettre que la paix est retrouvée aux premières notes de Gaspard de la Nuit ; Neuburger continue inlassablement de bouleverser notre confort. Pire encore, on prend véritablement conscience de l'audace de la partition de Ravel après l'audition de celle de Manoury. Est-ce à dire que l'interprétation aurait failli ici à honorer l'éternelle légèreté qu'on assigne au compositeur originaire de Ciboure ? Pas si l'on considère que l'œuvre de Ravel recèle certaines richesses que des mains sans courage auraient sans doute négligées, mais que Neuburger donne à entendre avec une force que seule permet une profonde intelligence face au texte musical. Dans « Le Gibet », le pianiste perpétue un son unique – qui n'est pas sans rappeler un procédé similaire de l'Hommage à Richter I – avec une invention sans cesse renouvelée. Dans « Scarbo », Neuburger s'illustre à nouveau par une virtuosité qui ne sacrifie jamais à l'intensité du son.

Peu de pianistes pourraient après ces épreuves multiples affronter la Sonate n° 3 de Chopin. Neuburger y parvient sans que s'éteigne la qualité de son interprétation. Avec la même détermination, il proposera une lecture attentive et peu conventionnelle de la partition de Chopin. On retrouve, à l'instar de la Sonate n° 2, cette remarquable inventé rythmique qui s'exprime par un son d'une radicale fermeté. Le discours musical semble parfaitement intériorisé, pourtant on ne peut être indifférent au jeu du pianiste ; il ne peut que nous interpeller. 

En bis, le Nocturne n° 6 de Fauré achève de convaincre ceux qui doutaient encore de l'inépuisable volonté de Neuburger. Ce récital, sobrement intitulé « Chopin et ses héritiers » eut en somme deux vertus. Celle d'abord de donner à entendre ce que la postérité a su apprendre de l'intarissable source d'inspiration qu'est l'œuvre de Chopin, mais plus encore, de jeter sur cette dernière une lumière nouvelle, de l'ouvrir à un sens nouveau par des moyens d'interprétation qu'offrent les œuvres d'aujourd'hui. Il fallait un musicien lui aussi intarissable pour nous le montrer.

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