Il est des concerts où le pianiste met du temps à trouver ses aises, à se sentir comme chez soi, avec la même confiance et le même abandon. Humeur de l’avant-concert ? Nécessaire temps d’adaptation ? Quelque chose cloche, le courant ne passe pas, le fil magique qui relie les doigts du musicien aux oreilles de l’auditeur paraît raidi et gâté. Catapulté sur scène, le pianiste semble ailleurs… Jusqu’au moment, où, on ne sait pour quelle raison au juste, ça y est, la magie opère. Il en fut de la sorte ce lundi, lors du récital de Christian Zacharias au Théâtre des Champs-Élysées, où, après une première partie Schubert et Beethoven sans grand relief, il aura fallu attendre les Davidsbündlertänze de la seconde partie pour retrouver la profondeur et la cohérence de jeu que l’on attend du grand pianiste et chef d’orchestre allemand.

Christian Zacharias © Marc Vanappelghem
Christian Zacharias
© Marc Vanappelghem

Le concert débute avec la Sonate en la mineur D.537 de Schubert. Des accords massifs initiaux, le motif filé à la main droite ne s’en détache que peu par l’atmosphère, en raison d’une main gauche alourdie et d’une pédale qui noie plus qu’elle n’aide à la continuité du discours. L’équilibre sonore laisse le spectateur sceptique, avec un aigu détimbré, qui manque de clarté et de résonnance par rapport aux autres registres du piano. La faute à l’instrument, ou à l’acoustique de la salle ? La seconde partie du concert nous montrera qu’il n’en n’est rien. Mais pour l’instant les lignes ne sont pas galbées, le relief fait défaut, et le pianiste semble ne pas s’impliquer totalement dans ce qu’il joue. Dans l’Allegretto, la simplicité de Schubert est là, et la sobriété du jeu de Zacharias se fait complice du caractère innocent de cette musique, qui pourrait cependant gagner en naturel sans les impressions rythmiques qui font fluctuer le tempo. L’allegro vivace, quant à lui, est avare en contrastes et en direction.

Après Schubert, Beethoven, avec deux sonates en mi : la 27e en mi mineur, et la 30e en mi majeur. Le pianiste reste globalement sage ici, trop sage, si bien que la 27e sonate n’est pas suffisamment noble et de fière. La main gauche est souvent trop nerveuse, et le pianiste a une tendance marquée à ne pas aller au bout des phrases, relâchant l’intensité expressive en decrescendo à la terminaison. Le deuxième mouvement est d’une grande tranquillité, mais manque d’espace et de respiration pour être réellement tendre et intime. De respiration, on en aurait attendu davantage également dans la 30e sonate. Le ton est très homogène, le propos peut-être trop plat pour du Beethoven. Les phrases sont bien menées mais pas assez creusées, et où est ce saisissement que l’on associe d’ordinaire à la musique de l’auteur de l’Hymne à la joie ou de la Pastorale ?

Après une première partie sans grand relief, on est sceptique pour Schumann. Que va-t-il en ressortir ? Qu’à cela ne tienne, dès les premières notes des Davidsbündlertänze le son est différent, plus rond, plus équilibré, plus chaleureux, si bien que l’on croirait un autre pianiste jouant sur un autre piano. Qu’a-t-il bien pu se passer dans les coulisses pendant l’entracte ? Christian Zacharias s’est métamorphosé, le relief est enfin là, et quel relief que ceux des Davidsbündlertänze ! Chacune des dix-huit miniatures qui composent cette œuvre a son propre climat, et le pianiste prouve que sa palette expressive est plus vaste que ne le laissait supposer la première partie. Tantôt martiale, tantôt rêveuse, incertaine, joueuse, la musique vacille entre Eusébius et Florestan sans jamais se complaire dans l’un d’eux. Le rubato est bien dosé, la pensée des phrases est globale, et Christian Zacharias s’engage et prend plus de risques que dans Schubert et Beethoven. En bis, il nous offre la deuxième fantasiestücke op.111 de Schumann, magnifique par sa simplicité et son expressivité. De ce concert, on préfère ne retenir que la seconde partie, qui montre un pianiste d'une grande sensibilité, capable de faire des choses merveilleuses.