Très attendu, le concert donné par l’Orchestre Philharmonique de Radio France à la maison mère le 25, puis à la Halle aux Grains de Toulouse le 26 mars ne s’est pourtant pas préparé sans heurts. Le désistement de Nicholas Angelich, ayant dû subir une opération chirurgicale, aura contraint la phalange à renoncer au Concerto n° 1 de Brahms au profit d’un tube mozartien, le célébrissime Concerto n° 23. Myung-Whun Chung s’était déjà illustré dans cette pièce maîtresse en compagnie, entre autres, du Teatro La Fenice et de la Staatskapelle de Berlin, et ce en s’attelant à la fois à la direction du Concerto et à l’exécution au piano de sa partie soliste : il s’est donc proposé de transformer l’essai au débotté. Si l’on aurait eu grand plaisir à assister à l’épopée romantique attendue, le concert se révéla cependant passionnant dans cette configuration pourtant fortuite. Le contraste entre le concerto mozartien et la Symphonie « Eroica » de Beethoven, deux œuvres maîtresses de genres bien distincts, pourtant composés à une quinzaine d’années d’écart et proches sur bien des aspects, fut sublimé par une interprétation toute en nuances et en complicité. D’autant que l’orchestre, visiblement ravi de ses retrouvailles avec son chef honoraire, s’y est adonné avec un plaisir tangible.

Myung-Whun Chung
© Christophe Abramowitz / Radio France

Le Concerto n° 23 n’a, pianistiquement parlant, rien du tour de force technique. Myung-Whun Chung, qui s’excusera lors des saluts pour sa pratique lacunaire du piano, sait pourtant se faire virtuose : mais le propos, la substance de l’œuvre ne résident pas ici. Le chef-pianiste s’illustre dans ses deux fonctions en insufflant aux pages mozartiennes tout leur sens : cette grâce extraterrestre de traits simples et pourtant toujours bouleversants d’étrangeté ; ces glissements harmoniques se teintant, au détour d’une légère modification du thème, d’une mélancolie terrassante ; cette réminiscence du phrasé d’un instrument à l'autre, sublimée par leurs divergences de timbre. La délicatesse, la fragilité d’une telle pièce pardonnent finalement peu : l’entente sans faille entre les musiciens, et leur écoute d’un chef qui les aura dirigés quinze ans durant, facilitent de toute évidence une telle synchronicité. Le piano de Myung-Whun Chung sonne ainsi déjà, sur les arpèges évanescents de l’Adagio central, comme les instruments à vent qui vont lui emboîter le pas. Les entrées de la clarinette de Jérôme Voisin, du basson de Julien Hardy et de la flûte de Mathilde Calderini apposent avec finesse leur pierre à un édifice fait de chromatismes en clair-obscur. On est ici dans le chef-d’œuvre pur.

Myung-Whun Chung et l'Orchestre Philharmonique de Radio France
© Christophe Abramowitz / Radio France

Au retour de l’entracte, l’orchestre a presque doublé de volume. L’effectif Mozart a laissé la place aux dimensions romantiques de rigueur. La Symphonie n° 3 de Beethoven, composée en 1803, s’inscrit dans sa nomenclature, dans sa durée et dans ses ambitions compositionnelles dans l’heure révolutionnaire d’alors, avec résolution et ferveur. Mais les temps d’aujourd’hui sont peu cléments avec la part politique de l’art et encore plus avec celle de la musique, surtout quand celle-ci malmène quelque peu son roman national. Dommage que les raccourcis douteux de la note de programme amoindrissent la portée de l'ouvrage pour se perdre dans des considérations d’un cynisme caricatural. Car cet héroïsme beethovénien est celui de la joie et de la liberté, entonnées vigoureusement par le cor d’Antoine Dreyfuss sur une envolée préfigurant la Symphonie pastorale ; mais également celui d’un tourment sans fin, que l’étourdissante Marche funèbre fait éclater sans ciller. Sur son fugato tout bonnement dément, l’orchestre fait merveille : la précision, l’implication de chaque pupitre sont infaillibles. Précédé par un Scherzo joliment tempéré, le Finale fait renaître l’espoir de ses cendres, en conjuguant l’allant des débuts et la profondeur du désespoir traversé. Après un tel foisonnement, l’orchestre, pourtant chaleureusement applaudi, ne proposera pas de bis, certainement convaincu d’avoir déjà donné le mot de la fin. 

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