Située à quelques pas du métro Strasbourg Saint-Denis, La Scala Paris est l'une des rares bonnes nouvelles récentes dans le domaine du spectacle vivant. Celle de l'inauguration future de sa sœur cadette à Avignon le sera peut-être plus encore, dans une Provence qui n'est pas riche de théâtres ouverts tous les jours de l'année. La salle parisienne a une longue histoire prestigieuse qui s'est fracassée contre la paupérisation de cette partie des grands boulevards, il y a un siècle encore lieu de promenade favori des Parisiens. Ancien théâtre à l'Italienne devenu cinéma qui connaîtra son heure de gloire pendant la Nouvelle Vague avant de se convertir au porno, La Scala passera par les mains d'une secte brésilienne avant d'être enfin rachetée par Mélanie et Frédéric Biessy. Après quinze millions d'euros de travaux, ce couple de passionnés a fait de cette coquille vide deux salles, un vrai restaurant, des loges ou encore des locaux techniques. Une nouvelle vie artistique respectueuse du passé historique de ce théâtre privé pouvait commencer. Désormais, concerts et théâtre, danse et humour y trouvent un écrin à taille humaine et un fonctionnement souple et réactif. 

Clément Lefebvre
© Jean-Baptiste Millot

Le pianiste Clément Lefebvre qui connaît bien les lieux a voulu fêter la sortie du récital Ravel qu'il vient de publier sur disque, dans La Piccola Scala, petite salle de 150 places, installée en sous-sol. On y accède par un escalier quasi dérobé qui donne au mélomane la sensation d'aller vers un lieu initiatique, mystérieux. La salle est bleu mat foncé, les bancs sont installés en amphithéâtre. Ils sont larges et confortables. Le Yamaha est légèrement en contrebas. Le responsable artistique de cette série, le compositeur Rodolphe Bruneau-Boulmier que les auditeurs de France Musique connaissent bien, prend la parole pour introduire ce récital d'une heure sans entracte. Il en profite pour annoncer les concerts à venir : résumons le principe en disant juste qu'il se passe toujours quelque chose dans le domaine de la musique, le 13e jour de chaque mois de l'année, à La Scala. L'idée de ce rendez-vous fixe est déjà passée dans le public ? Toujours est-il que la salle affiche complet.

Lefebvre entre sur scène pour jouer la Sonatine, les Valses nobles et sentimentales, la Pavane pour une infante défunte, Une barque sur l'océan et Le Tombeau de Couperin. Même si l'on préfère la Sonatine jouée de façon plus décidée, avec un Menuet plus articulé et un Finale plus tragique, on admire le sens du récit, les couleurs, les nuances délicates, la souplesse d'un musicien qui capte l'écoute par des moyens purement musicaux, sans chercher à attirer l'attention avec des idées originales. Les Valses sont exceptionnelles d'aisance, de fluidité, de logique, de soin mis à leur parfaite réalisation, de couleurs, d'allure ; Lefebvre est parfait partout et émeut grandement dans la dernière qui se mue en flammèches de son qui flottent dans l'air. Cette œuvre de Ravel cache bien son jeu après la franchise de son début tant elle est insaisissable. Son Tombeau ? Idéalement coloré, fin et virtuose, avec une Toccata finale ailée et féroce, une Fugue parfaite de coupe, comme le Rigaudon est énoncé avec une élégance et des révérences attristées. Splendide ! Bon, la Barque avait, elle, souffert du quart de queue dont les basses sont trop légères et creuses pour une telle œuvre, mais la dynamique était conduite à la perfection. 

En bis, des Rozeaux de Couperin gracieux et mélancoliques nous rappellent que ce pianiste a consacré un disque à ce compositeur et à Rameau – CD qu'il faut thésauriser, comme le nouveau consacré à Ravel –, et des Oiseaux tristes à la nostalgie étreignante... qu'il concède au public qui lui demande encore un bis, non sans avoir dit en rigolant « bon d'accord, mais après nous allons boire un coup ! ». Le cadre de La Piccola Scala est si intime qu'on se croirait réunis avec des amis, dans la pénombre d'un grand salon. C'est sûr, on reviendra.

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