Dirigée depuis 2011 par le danseur et chorégraphe José Martinez, la Compagnie Nationale de Danse d’Espagne se produit cet hiver au Théâtre des Champs-Élysées. Un triptyque d’œuvres haut en intensité qui nous donne l’occasion de découvrir un répertoire créatif et des interprètes d’une grande maîtrise.

<i>Sub</i> © Jesus Vallinas
Sub
© Jesus Vallinas
Depuis son arrivée à la tête de la compagnie, José Martinez a marqué sa volonté de réaffirmer la tradition classique, de soutenir la création contemporaine, et de favoriser l’émergence de la chorégraphie espagnole. Le programme s’attache donc à illustrer à la fois la diversité du répertoire de la compagnie et l’empreinte contemporaine espagnole en présentant trois créations : Sub, créée en 2009 par le chorégraphe d’origine israélienne Itzik Galili, Extremely Close, composée en 2009 par le chorégraphe espagnol Alejandro Cerrudo, et Casi Casa (2009), fusion d’Appartement et de Fluke de Mats Ek.

Sub, d’Itzik Galili, tient de la performance physique. Sur la musique fluctuante de Michael Gordon, un groupe d’hommes danse sans interruption jusqu’à l’épuisement total. Représentation d’une lutte abstraite et sacrificielle, l’écriture chorégraphique se veut martiale : certains mouvements sont inspirés de la capoeira, tandis que la posture des jambes, campées au sol, peut laisser penser au haka maori ou renvoyer aux arts martiaux. La fatigue qui s’empare peu à peu des danseurs est exaltée et mise en valeur par une lumière crue qui expose les poitrines essoufflées des danseurs. Le travail énergique, voire brutal, d’Itzik Galili n’est pas sans faire penser au style explosif du chorégraphe israélien Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Dance Company, avec laquelle Itzik Galili a d’ailleurs collaboré. Un même élan de fougue et de combat imprègne leur mouvement.

Jessica Lyall dans <i>Casi Casa</i> © Jesus Vallinas
Jessica Lyall dans Casi Casa
© Jesus Vallinas
Extremely Close, de l'espagnol Alejandro Cerrudo, survient comme une rupture après le langage guerrier d’Itzik Galili. On plonge alors dans une abstraction intimiste et douce, où glissent, tournoient et s’allongent des corps infiniment sensibles. L’environnement est tendre, avec un langage corporel amoureux, tout en rondeur, un décor fait d’un tapis de plumes et la musique cyclique de Philip Glass et de Dustin O’Halloran. Formé auprès de Jiri Kylian, au NDT, Alejandro Cerrudo se révèle un chorégraphe délicat et inventif. Le pas-de-deux final d’Extremely Close, magnifiquement interprété par Emilia Gisladöttir et Isaac Montllor, semble suspendre le temps avant de refermer, à regret, cette parenthèse poétique.

Point d’orgue du programme, Casi casa, créée en 2009, reprend l’un des chefs-d’œuvre incontournables du chorégraphe suédois Mats Ek, Appartement, créé en 2000, auquel sont mêlées des bribes de Fluke, conçu deux ans plus tard. On retrouve donc avec plaisir les spectaculaires passages d’Appartement : le solo du fauteuil, la cuisine – où un couple entame une danse aliénée après avoir enfourné son bébé –, la danse des aspirateurs ou encore le mythique duo de la porte. Fluke s’intègre bien dans l’ambiance de cette maison de fous, à travers le tête-à-tête éteint d’un trio de danseurs. La chorégraphie sociale de Mats Ek prend racine dans une atmosphère tendue, presque suffocante, où les gestes du quotidien revêtent un caractère existentiel. Aux limites de la démence, de la solitude et de l’errance de l’âme, les personnages de Mats Ek gravitent autour d’un propos grave, traité avec profondeur et éclat.

Casi Casa , Mats Ek © Jesus Vallinas
Casi Casa , Mats Ek
© Jesus Vallinas
L’intensité unique de la dramaturgie de Mats Ek, tout comme la musique rêveuse du Fleshquartet, donnent cependant un éclairage humain et énergique à la pièce. Les danseurs de la Compagnie Nationale de Danse d’Espagne livrent à cet égard une interprétation frappante de cet abyme de l’être, en particulier Lucio Vidal, Aleix Mané et Jessica Lyall, si fragile lors du tableau de la « Porte ».

Avec ces trois œuvres la Compagnie Nationale de Danse nous emmène donc dans un univers aux langages corporels multiples qui nous touche par son intensité, à la fois physique (Sub), émotionnelle (Extremely Close) ou dramatique (Casi Casa).