« More corn than gold », ironisait Irving Kolodin, à propos du compositeur viennois alors très en vue à Hollywood, mais tenu pour moins sérieux par la Neue Musik. La postérité n’aura donné que partiellement tort à ce critique à la dent dure, en n’exhumant que rarement l’œuvre de Korngold après la seconde guerre mondiale. Pourtant, il ne fait aucun doute qu’elle compte parmi les plus intéressantes de son temps. Multiforme et novatrice à l’aube d’un XXème siècle plein de promesses, métissée par son exil américain forcé par le nazisme, la musique de Korngold s’est nourrie notamment de modèles plus romantiques et postromantiques que modernes, esthétiques tenues alors pour dépassées.

Camilla Nylund © anna.s.
Camilla Nylund
© anna.s.

C’est comme pour réparer le tort fait à une œuvre si riche que Radio France a élaboré, autour de la représentation attendue et saluée de son opéra La Ville morte ce 30 janvier, ce même week-end, une série de concerts aux programmes plus que pertinents. Soit un récital de Lieder, un assemblage brugeois – l’action de son opéra se situant dans cette « Venise du Nord » -, un cycle célébrant le cabaret au cinéma …  Et ce très beau concert regroupant Korngold, son professeur Zemlinsky et son « découvreur » Mahler, autour de formations assez inhabituelles pour la musique de chambre : l’esquisse du Quatuor pour cordes et piano d’un Mahler plus prompt à la formation orchestrale, le Lied pour sextuor de Zemlinsky, le célèbre air « Glück, das mir verlieb » extrait de La Ville Morte et transcrit pour voix et piano, et enfin le Sextuor en ré majeur de Korngold.

Une progression historique, voire cyclique, du plus bel effet. Le quatuor de Mahler laissait tout d’abord entendre une gravité peu commune pour une œuvre de jeunesse, encore marquée par la forme sonate. D’étonnantes dissonances pour l’époque (1877), une réintroduction déjà marquante de la manière contrapuntique, et une utilisation marquante de l’alto – magnifiée par l’excellente Aurélie Souvignet – Kowalski attestaient déjà de l’ampleur de l’écriture mahlérienne. Le très beau Maiblumen blühten überall, porté par une instrumentation confinant au génie, et composé l’année de la naissance de Korngold, n’était évidemment pas sans évoquer la sublime et postromantique Nuit transfigurée de Schönberg, elle aussi inspirée par un poème de Dehmel, et elle aussi écrite pour sextuor. D’autant que les deux compositeurs, très liés – Schönberg, élève de Zemlinsky, épousera sa sœur – avaient visiblement beaucoup échangé sur les possibilités d’une telle formation. Mais c’est bien la présence de la voix qui rend ce sextuor aux accents expressionnistes unique, et l’on doit beaucoup à la prestation sans failles de la soprane Camilla Nylund, également de la distribution de La Ville Morte. Sa nouvelle interprétation de la Chanson de Marietta fit d’ailleurs à nouveau merveille.

Le sextuor en ré majeur, composé par un Korngold prodige âgé d’à peine vingt ans, laisse deviner lui aussi un fort héritage classique viennois, et une douceur romantique dans la droite lignée d’un Brahms. Encore marqué par une démarche d’absolute Musik – se refusant, contrairement à nombre de ses contemporains, à la narrativisation de l’œuvre musicale – Korngold signait là une œuvre d’une grande maîtrise, peut-être moins tiraillée que celles de Mahler ou Zemlinsky, mais non moins aboutie. On pouvait regretter, par endroit, que le son parfois rugueux de la pourtant talentueuse Virginie Buscail – un peu trop appuyé sur le crin ? – ait semblé moins approprié à cette écriture qu’à celle, moins délicate, des deux compositeurs précédents. Mais ce serait bouder le très grand plaisir que procure un concert aussi émouvant qu’intelligent dans sa volonté, trop rare, de montrer un – grand – morceau de l’histoire de la musique.

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