N’en déplaise à certains, l’humour est peu présent dans les salles de concert du monde entier. Voilà qui donne aux programmateurs l’excuse parfaite pour accueillir à bras ouverts Iván Fischer et son Budapest Festival Orchestra. Abstraction faite de leur réputation – l’ensemble fait partie d’un cercle restreint d’orchestres brillants –, les Hongrois ont fait de la plaisanterie leur marque de fabrique. Au cours des dernières années, la remise en question – ou au moins la relativisation – du sérieux de l’expérience musicale semble même être devenue la carte de visite d’Iván Fischer et de ses musiciens. Pensons par exemple à la multitude de rappels joués par l’orchestre au cours des dernières années lors de ses passages au Concertgebouw de Bruges, comme un concerto pour triangle ou un prodigieux chant choral lors duquel les instrument se sont éclipsés. Personne ne s’étonne donc de ce que le Budapest Festival Orchestra ait récemment concocté une formule alternative permettant au public de déterminer lui-même le programme du concert.

Iván Fischer salue le public du Concertgebouw de Bruges © István Kurcsák
Iván Fischer salue le public du Concertgebouw de Bruges
© István Kurcsák

Comment cela fonctionne-t-il ? Trois propositions dans la salle sont sélectionnées par tirage au sort, parmi lesquelles l’ensemble du public effectue ensuite un choix en votant. La recette assure un programme hétéroclite. Bien que Fischer ait quelque peu influencé les choix en commentant certaines pièces, le public est resté totalement maître du programme. Ainsi par exemple, il n’était pas prévu d’intégrer le premier mouvement de la Symphonie n° 1 de Mahler – qui ne figurait pas sur la liste des quelque 267 œuvres – jusqu’à ce que quelqu’un finisse par lancer la proposition. Ainsi fut fait, et c’est un Budapest Festival Orchestra hésitant qui s’est engagé prudemment dans la partition de la mythique symphonie « Titan » de Mahler.

D’emblée, l’idée de confier une partition à un orchestre sans préparation ou presque a quelque chose de palpitant. Fischer qualifie l’exercice de « lecture à vue » mais précisons qu’en trois décennies et demi d’existence, l’orchestre a joué pour ainsi dire toutes les œuvres de la liste. Certaines partitions sont cependant restées longtemps au placard, et la composition de l’orchestre a évolué entretemps. La probabilité d’une erreur est donc bien réelle. C’est précisément cette idée qui augmente la concentration, tant parmi les musiciens qu’au sein du public. Nous assistons alors entre autres à deux ouvertures magiques : celle de Rouslan et Ludmila de Glinka, particulièrement énergique, suivie de La forza del destino de Verdi dans une interprétation pleine de suspense.

Il en est autrement de la sélection Mahler, non préparée et donc moins assurée. Le mondialement connu « Adagietto » extrait de la Symphonie n° 5 se retrouve coincé comme un requête incontournable entre une version dynamique du troisième mouvement de la Symphonie n° 8 de Dvořák et une interprétation organique du finale de la Symphonie « Jupiter » de Mozart. L’orchestre connaît quelques déboires dans les œuvres de Mahler, les hésitations des cuivres et le jeu un peu raide des bois laissant ainsi apparaître le revers de ce format de concert.

Pour le reste, on a pu entendre le deuxième mouvement de la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski et la célébrissime « Chevauchée des Walkyries » de Wagner, présentant chacun un splendide travail des cuivres. La soirée nous a également réservé quelques moments très sympathiques avec des intermèdes plutôt enjoués pour tuba, cordes ou ensemble folk, avec les pas de danse traditionnels correspondants. Conçus comme un divertissement pendant la distribution des partitions, ces extraits ont montré, tout comme le répertoire symphonique, à quel point le Budapest Festival Orchestra est une mécanique parfaitement huilée, et bien plus encore : le Concertgebouw de Bruges a accueilli une véritable famille musicale avec à sa tête un pater familias débordant d’amour pour toute forme de beauté musicale et de jeu d’ensemble. N’est-ce pas là ce que le public aime par excellence entendre, voir et ressentir ?

****1