Que représente le festival des Arcs? Un cadre montagnard spectaculaire, une programmation variée, une atmosphère décontractée, et une énergie apparemment inépuisable depuis maintenant 41 ans. Mais Les Arcs, ce n’est pas seulement un festival, c’est aussi une académie. Les objectifs d’apprentissage et de performance se superposent et se complètent donc. On réunit ainsi autour de cent-soixante étudiants qui répètent, travaillent, partagent pupitres et partitions pendant dix jours intensifs, avant de se représenter côte-à-côte avec les invités, professeurs et jeunes talents; à l’aise, égaux. Le concert de clôture est donc une manière d'avoir un bon aperçu à la fois du festival, et des progrès des étudiants de l’académie.

Centre Bernard Taillefer, Arc 1800 © Festival des Arcs 2013
Centre Bernard Taillefer, Arc 1800
© Festival des Arcs 2013
Les résultats sont surprenants: les apprentis et les connaisseurs, les novices et les endurcis se côtoient, partageant la scène pour présenter une programmation inattendue. Ainsi, si les générations se mélangent, les styles et les époques aussi. Le programme va donc de Mozart et Strauss à Copland et Rodrigo, en passant par Matalon. C’est léger; c’est charmant. On se ballade musicalement entre l’Allemagne, l’Argentine, l’Autriche, les Etats-Unis et l’Espagne. C’est une des thématiques majeures du festival, cette idée de tout mêler: le Romantique au contemporain, le classique au moderne, le vocal à l’orchestral à l’électroacoustique. Cette ouverture d’esprit est à la fois radicale dans l’idée et très accessible dans l’application.

Le concert ouvre avec Till Eulenspiegel, le poème symphonique de Richard Strauss. Nouveaux anciens élèves côtoient professeurs coutumiers de l'exercice, et livrent une belle interprétation, parfaitement maîtrisée. Après cette mise-en-bouche classique, le public assiste à un changement de ton complet. Une des grandes thématiques du festival des Arcs, c’est l’ouverture au contemporain. Cette année, c’est le compositeur argentin Martin Matalon qui est en résidence. On assiste donc à une création mondiale: Traces X pour accordéon, commandée par le festival.

Tour à tour immense et inquiétant ou délicat, transformé d’échos et de bruissements, le son de Traces X nous emmène en voyage. L’acoustique se mêle à l’électronique, rendus inséparables, indifférenciables. Le son vole autour de la pièce, ou s'éternise en échos après que la note d’origine ait disparu. Sous les mains du talentueux Bruno Maurice, son visage transformé d’émotion, l’instrument se transfigure. L’accordéoniste caresse l’accordéon, il le secoue, il le tapote du côté de sa main. A la fois doux et grinçant, le son lisse de l’accordéon est pulvérisé, méconnaissable. L’oeuvre est impressionnante. Et pourtant: "C’est accessible", me murmure ma voisine. "On garde le contact avec l’instrument."

En deuxième partie, on arrive à la deuxième thématique du festival cette année: la musique espagnole. Grand axe d’inspiration pour la programmation, l’idée est de se distancier des clichés (corrida, castagnettes) et d’explorer les compositeurs moins connus mais tout aussi divertissants. Il s’agira donc à la fois d’un retour aux sources et d’une dynamique moderne, où le folklore et la musique "savante" se côtoieront.

Le Concerto de Aranjuez de Joaquin Rodrigo est à la fois moderne et tout à fait accessible – rien de trop savant ici. L’adagio de la pièce est interprété et illuminé par Pablo Marquez à la guitare: l’oeuvre célèbre à la fois les motifs espagnols connus, et les emmène dans des directions nouvelles. Marquez – la chemise rouge vif, les yeux fermés – est un talentueux et agile guitariste: le public, ravi, n’en finit d’applaudir.

Ernest Martinez Izquierdo © n/a
Ernest Martinez Izquierdo
© n/a

En fin de compte, c’est la variété du programme qui charme le plus. Ainsi, l'Appalachian Spring de Copland ajoute une note légère, mélodieuse au programme, tout en restant moderne. L’Exsultate Jubilate de Mozart, interprété avec style par la talentueuse soprano espagnole Ruth Rosique, termine le concert en beauté – malgré son addition de dernière minute au programme.

Ainsi, ce concert est à la fois jeune et traditionnel, classique et contemporain. Tout devient accessible, des oeuvres les plus familières aux découvertes les plus inattendues. Le public semble apprécier ces chevauchements surprenants, et la légèreté générale du ton. Le festival, loin d’être sectaire dans son choix de programmation, est ouvert à tous les genres, tous les styles. C’est osé, mais c’est réussi.