Salzbourg en 1780 : voilà l’excursion automnale prévue par Franck-Emmanuel Comte et le Concert de l’Hostel Dieu en ce mardi d’octobre sur les bords de Saône. Faire entendre Mozart dans une esthétique plus baroque que classique, renouveler ainsi l’écoute du public et proposer une approche historiciste du répertoire sacré du dix-huitième siècle n’est pas un mince défi. Mais il est relevé sans difficulté par les artistes grâce à l’unité que constituent chœur, orchestre et solistes lumineux.

Heather Newhouse © Cécile Cayon, Sélénium studio de Photographie
Heather Newhouse
© Cécile Cayon, Sélénium studio de Photographie

L’Adagio pour orgue (KV 367/617a), qui privilégie les registres hauts de l’instrument, est une petite boîte à musique enchanteresse dans le thème et ses variations, grâce à Caroline Huynh Van Xuan. Mais le changement de ton immédiat est saisissant. Du fond de l’Église Saint-Vincent s’élève le plain-chant grégorien du Kyrie eleison, en introduction à la Missa Brevis KV 140, à peine soutenu par un bourdon de contrebasse. Celui qui n’a jamais entendu ce chœur en mesure aussitôt la qualité : l’unisson des voix mixtes possède un moelleux et une richesse harmonique qui parle pour une excellente préparation, une écoute mutuelle et une maturité des organes en jeu. La dispersion des voix des deux côtés latéraux, en approche de la scène, prolonge ce plaisir et, tout en saisissant le passage de chaque chanteur, l’oreille garde le son global, qui l’enveloppe désormais en stéréo…

Une magnifique introduction, méditative, qui met en appétit pour une messe qui, dans son italianisme mozartien, n’oublie pas les thèmes de Noëls populaires et pastoraux. C’est une œuvre sacrée extrêmement divertissante : les interventions du chœur et des solistes alternent très rapidement, sont intriquées les unes dans les autres, portées par un bel élan orchestral : on ne sent pas passer ces premières vingt-cinq minutes de messe, dans laquelle est enchâssée la Sonata da chiesa KV 274 (N°13). Les cordes graves se montrent coquettes dans leurs montées du Credo, une belle complicité se fait jour entre les deux solistes féminins dans le Sanctus, et le Dona nobis pacem, bien articulé, achève l’œuvre sur une note très enjouée.

Les Vêpres pour un confesseur (KV 339), dans lesquelles les différents mouvements sont presque systématiquement précédés d’un plain-chant grégorien, possèdent le tube de la soirée, le Laudate dominum admirablement interprété par la soprano Heather Newhouse. Enceinte jusque sous les yeux, elle fait montre d’une respiration époustouflante, qui lui permet d’habiter sa partie de façon particulièrement sereine et d’attaquer les notes aiguës d’une douceur en demi-teinte qui ne laisse indifférent personne. À entendre ce chaud et tranquille rayonnement, préludé par les violons berçants, on en vient à se demander si finalement la grossesse n’est pas le meilleur état physique pour chanter ce morceau de louange confiante, que le chœur reprend de façon très sensible.

Alors que les hommes, généralement un peu trop lecteurs, perdent légèrement la cohérence de leur latin dans le grégorien, l’Ave maris stella des femmes, en amont du Magnificat, rappelle la magnifique entrée en matière de la soirée. Très rapidement, un dernier « Amen » joyeux s’envole vers la coupole de Saint-Vincent, les trompettes, timbales et saqueboutes sont en fête.

Franck-Emmanuel Comte a dirigé un programme ambitieux et très divertissant, dont l’orchestre, animé d’une aussi belle énergie que le chœur, extrêmement réactif, a assuré un fondement très solide. Si le style de direction peut sembler un peu raide parfois, les nuances produites et la clarté de l’interprétation sont pourtant évidentes : c’est une lecture baroque de Mozart bien pensée, sensible et convaincante. Les solistes s’intègrent parfaitement à la proposition des ensembles. Au soprano très mozartien de Heather Newhouse se joint Anthea Pichanick et son succulent et puissant timbre aux frontières du mezzo-soprano et de l’alto ; on est vraiment chagriné que Mozart n’ait pas écrit de grand air pour elle dans les deux œuvres données ce soir. La légèreté d’Hugo Peraldo et le jeune baryton au grain très naturel de Romain Bockler complètent et arrondissent les quatuors. Ce sont là des solistes qui ont des qualités de choristes, c’est suffisamment rare pour être souligné, et ils sont emblématiques d’un concert où l’individu met tout son talent au service d’une cause commune : le succès de la soirée n’en est que plus mérité.