En 2014, les commémorations du centenaire de la Première Guerre Mondiale sont très nombreuses. Mercredi 16 juillet à 20h, l’Orchestre National de France en proposait une un peu plus originale, sous forme de concert : Alain Altinoglu dirigeait un programme intitulé « Autour de 1914 » où, paradoxalement, figuraient les compositeurs allemands interdits en France pendant le conflit. A l’Opéra Berlioz de Montpellier, ce sont donc Wagner, Stephan, Schubert orchestré par Reger et Brahms qui ont été interprétés dans le cadre du festival de Radio France, comme pour rappeler la légitimité de leur inscription au répertoire d’un orchestre français. Le concert était aussi l’occasion de rendre hommage au chef Lorin Maazel, ancien directeur de l’Orchestre National de France décédé dimanche dernier ; la soirée lui était dédiée. Un programme d’une grande intensité donnant lieu à un moment de mémoire et d’émotion.

Alain Altinoglu © Fred Toulet
Alain Altinoglu
© Fred Toulet

La soirée débute par un prélude, et non l’un des moindres… Le prélude de Parsifal, opéra de Richard Wagner (1882), est empli de solennité et de mysticisme ; il énonce les leitmotive qui irriguent l’ensemble de l’œuvre, une annonce programmatique que Wagner lui-même désigne par l’intitulé « Amour-Foi-Espérance ». L’Orchestre National de France restitue la majesté contemplative intrinsèque à la partition, en jouant de manière généreuse et enveloppante. Une légère fébrilité empêche que l’impression de continuum sonore soit totale, mais la direction concentrée et adroite d’Alain Altinoglu assure une belle cohésion sonore dès la première note.

Le baryton Adam Plachetka rejoint l’orchestre pour interpréter le Liebeszauber de Rudi Stephan (1914), une ballade musicale composée à partir d’un poème de Friedrich Hebbel. Surprenante, captivante, cette œuvre très sombre exprime le « sortilège amoureux » de manière inquiétante, à l’image du texte (« la nuit se fait étouffante », « les cœurs sont angoissés et tremblent »). Les lignes vocales et instrumentales se croisent, se mélangent, créent des structures ponctuelles qui se délient ensuite. La complexité de l’écriture et l’éclatement de l’orchestration font bien entendu écho à la musique de Wagner, mais se rapprochent d’une stylistique plus dissonante, plus proche du glissement du XXème siècle vers l’atonalité. Adam Plachetka fait sonner sa voix grave et puissante en lui conférant tout à fait à propos une nuance menaçante.

La traversée de cette œuvre terrifiante prépare le spectateur à apprécier les Lieder de Schubert (1813-1819) dans leur version orchestrale, fruit d’une transposition de Max Reger (1914). Le ton reste douloureux, puisqu’il s’agit de trois pièces issues de la littérature romantique allemande (Schiller et Goethe) : Le Groupe surgi du TartareProméthée et Le Roi des Aulnes. Le chanteur traduit très convenablement l’expressivité de ces morceaux, même si on eût apprécié qu’il projette un peu plus son chant animé vers le public au lieu de rester les yeux rivés sur sa partition. Contrairement à l’œuvre précédente, l’orchestre n’est pas tout à fait aussi imposant que le baryton ; ce petit déséquilibre est probablement issu de la crainte que les instruments puissent couvrir la voix du soliste, mais il empêche les musiciens de marquer les contrastes avec l’intensité qu’ils méritent. Le Roi des Aulnes surtout, chef-d’œuvre d’angoisse et de pathos, manque de la tension spectaculaire qui caractérise le texte et que traduit le phrasé pressant de la musique.  

On retrouve un Orchestre National de France plus alerte dans la Symphonie n°4 de Brahms. Le premier mouvement est joué avec intelligence malgré un tempo légèrement trop lent ; l’énergie diffusée par Altinoglu semble quelque peu tempérée par les musiciens, dans un souci de propreté et de clarté des lignes. En revanche, le deuxième mouvement prend de l’ampleur : les vents brillent par des sonorités riches, tout en nuances, et les cordes rivalisent avec ces échos par la poésie qu’ils insufflent à la ligne mélodique soyeuse, sculptée de façon très fine. La joie et la danse sont au rendez-vous dans le troisième mouvement ; les mouvements exaltés du chef vont de pair avec la tonicité de l’orchestre. L’inspiration est à son comble dans le dernier mouvement, le fameux allegro energico e appassionnato, bien qu’on puisse sublimer plus encore la force éclatante de l’accentuation finale.

Le public semble conquis par la soirée : l’Orchestre National de France n’a pas failli à sa réputation d’excellence. Alain Altinoglu a développé dans sa direction des idées bien construites sans jamais perdre le contact avec les musiciens, en dépit d’un répertoire très dense. Lorin Maazel serait sans doute ému par ce bel hommage…

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