Les concerts du Nouvel An 2021 demandent une oreille et un regard différents sur cette tradition. L'absence de public dans les salles est une cruelle épreuve pour les musiciens. Et les mélomanes disent combien l'écran chez soi ne remplace nullement la présence en salle, son ambiance, ses échanges, ses applaudissements. Dans ces conditions, que peut bien représenter alors un concert de Nouvel An ?

Marc Geujon et Jacques Lacombe © Noé Michaud
Marc Geujon et Jacques Lacombe
© Noé Michaud

À Mulhouse comme ailleurs, il faut rendre hommage à la résolution dont font preuve chanteurs, instrumentistes, chefs, techniciens et administrations, dans la préparation, la réalisation des prestations diffusées par médias interposés. En particulier en cette circonstance si populaire du Nouvel An. La présence effective de la presse en même temps que celle de quelques élus dans la salle à ce moment, en nombre certes infiniment limité, veut alors signifier à ces acteurs qu'un répondant tangible est auprès d'eux, substituant peu ou prou sa réaction à celle habituelle du public. Ainsi, nous avons assisté sur place à la captation du concert du 1er janvier de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse, que les internautes ont pu découvrir sur Facebook à 17h.

Si la subtilité et la maîtrise de Jacques Lacombe, directeur musical de la formation, permettent d'éviter les effets sonores indésirables liés à l'acoustique de La Filature, il est compréhensible, en revanche, qu'une prise de son relativement occasionnelle soit en butte à certaines difficultés. Cohésion d'ensemble, nuances, sonorités qui ont souvent fait briller les œuvres proposées ne trouvent pas toujours dans l'enregistrement en ligne tout le relief saisi par l'auditeur en salle. En même temps, quelques attaques un peu floues, des passages où l'enthousiasme n'est pas à son meilleur niveau se trouvent soumis à une sorte d'effet de loupe. Il revient à l'auditeur exceptionnellement présent dans la salle d'en être, en quelque sorte, le juge de paix !

L'agencement du programme recèle une particularité. L'ouverture de La Flûte enchantée vient annoncer le début de la soirée et le brillant premier mouvement du Concerto pour trompette de Haydn, ensuite, laisse place non pas à l'illustre deuxième mouvement mais à trois pièces de Johann Strauss fils, prolongeant, dans un autre esprit mais avec à-propos, l'« Allegro » initial du concerto. Ce n'est donc qu'au terme d'une Pizzicato-Polka, de la Kaiserwalzer et une autre polka (Auf der Jagd) parfaitement entraînantes, que l'on retrouve l'« Andante » du concerto du premier maître viennois. La trompette de Marc Geujon revient ainsi pour ménager un bref moment de calme, avant de relancer aussitôt brillamment l'ambiance festive, se jouant des croches et des ornementations du dernier mouvement du concerto. Ne cherchant pas l'effet pour l'effet, dans un éclat ou une virtuosité spectaculaires, l'interprétation techniquement impeccable de Marc Geujon, artiste en résidence pour la saison à Mulhouse, apparaît d'une étonnante clarté. Elle repose sur un vibrato extrêmement modéré et maîtrisé dans le premier mouvement, un legato enchanteur dans le second et un staccato d'une franche netteté dans le troisième.

Certains pourront juger dommage de couper l'œuvre concertante mais on n'oubliera pas qu'au Nouvel An, il s'agit d'une fête musicale durant laquelle l'attention se porte moins sur l'articulation intrinsèque de chaque œuvre que sur la succession joyeuse et engageante de tous les thèmes mêlés. Là repose le pari de ce programme supposant une salle comble et prête, comme à l'accoutumée, à suivre toutes les propositions de l'orchestre, pourvu qu'elles semblent venir agiter quelques pétillantes bulles de champagne ! Ainsi, confiant en l'enthousiasme de son orchestre, confiant en celui des mélomanes bien que confinés devant leur écran, le chef Jacques Lacombe dirige avec passion trois dernières pièces : l'ouverture de La Chauve-Souris, Unter Donner und Blitz et Le Beau Danube Bleu. Les cordes, très espacées (Covid-19 oblige) et en effectif assez réduit (notamment les violons), manquent passagèrement de force lorsque l'expression d'une certaine solennité repose principalement sur elles. Tels le début de l'ouverture de La Flûte ou les traits les plus lents du Beau Danube bleu. Cette impression est rapidement effacée par la légèreté, la finesse, l'entrain dont témoignent ces pupitres au côté de vents inspirés et brillants.

La baguette de Jacques Lacombe s'applique quant à elle à imprimer des tempos et des nuances richement contrastés, introduisant en particulier dans Le Beau Danube Bleu un généreux et continu rubato parfaitement suivi par un orchestre propre à faire chavirer les cœurs. Ceci avant d'offrir en forme de bis la Marche de Radetzky, demandant au public, malgré l'éloignement, de battre des mains en rythme, chez soi. Fiction créatrice, instant de vérité pour chacun.

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