Il y a quelques semaines, fin 2015, le Centre de musique de chambre de Paris, fondé parJérôme Pernoo grâce au financement participatif, inaugurait sa toute première saison. L’ambition déclarée du violoncelliste, professeur au Conservatoire de Paris, était de faire vivre véritablement la musique de chambre dans la capitale, en la programmant dans un lieu adapté – la Salle Cortot, magnifique écrin boisé d’une capacité de 400 places -, grâce à un mode de fonctionnement différent des grandes salles de concerts classiques. Outre le prix des places très abordable, le Centre propose de venir au concert « comme au cinéma », sans réserver, ce qui permet aux spectateurs de se décider à la dernière minute s’ils le souhaitent. Par ailleurs, deux programmes de concerts sont proposés chaque soir (de fin de semaine) : un à 20h et un à 21h30. Et il y a même souvent une surprise entre les deux… Le vendredi 15 janvier 2016, on pouvait écouter d’abord du Brahms puis du Tchaïkovski. Les interprètes se sont tous montrés d’une excellence incroyable, manifestant un vrai bonheur de jouer, d’être ensemble, de partager leur musique. Quelle chance d’avoir la possibilité de revenir la semaine suivante pour revivre ces mêmes concerts d’une intensité exceptionnelle !

Trio Les Esprits © Lyodoh Kaneko
Trio Les Esprits
© Lyodoh Kaneko

Le principe du concert de 20h est de ne faire entendre au public qu’une seule œuvre, afin que l’écoute des spectateurs se focalise sur les spécificités de cette seule œuvre, ce qui fait sa beauté et son unicité. Début janvier, c’est le premier trio de Brahms, le Trio pour piano et cordes n°1 op. 8, qui est mis à l’honneur. Pour l’interpréter, Jérôme Pernoo a invité le Trio Les Esprits, composé de Mi-Sa Yang au violon, Victor Julien-Laferrière au violoncelle, et Adam Laloum au piano. Ces trois musiciens ont chacun un immense talent séparément ; mais quand ils réunissent leurs sensibilités, la musique qu’ils produisent présente une intelligence, une profondeur, une force émotionnelle incomparables. Ils jouent tout à fait ensemble, c’est-à-dire qu’ils s’écoutent les uns les autres afin de fondre les voix de leurs trois instruments en une même musicalité. Leur façon de se concentrer et de se donner entièrement à leur art se manifeste différemment d’un point de vue physique : Mi-Sa Yang, dont le jeu très clair, extrêmement précis, et parfaitement nuancé entraîne les autres dans sa dynamique, est envahie par une telle énergie qu’elle se lève sans cesse, presque inconsciemment, comme pour accompagner par la tension de son corps celle des phrases mélodiques qu’elle déploie au violon. L’expressivité de Victor Julien-Laferrière passe plutôt par les mouvements très éloquents de ses sourcils et de son visage en général, qui traduisent l’intensité avec laquelle il exprime ce Brahms. Enfin, la force d’Adam Laloum se concentre au niveau de son dos, tenu avec une rigidité élégante pour laisser ses mains parcourir le piano avec la souplesse nécessaire. Le résultat est d’une beauté à couper le souffle. On est même un peu frustrés quand ça s’arrête, « déjà »…

Heureusement, la soirée continue ! Entre les deux concerts, tandis que certains spectateurs profitent de la pause pour aller se restaurer, un nouveau groupe de musiciens s’installe sur scène : Victoire Bunel, mezzo-soprano, Myrtille Hetzel, violoncelliste, Mary Olivon et Fabien Touchard, pianistes. Ce moment musical d’une quinzaine de minutes s’appelle « Freshly Composed ». Le principe : un jeune compositeur, ce soir-là Fabien Touchard, présente deux ou trois courtes œuvres, qui, si elles plaisent au public, pourront susciter une commande de la part du Centre. Les mélodies, « Le silence tombe en moi comme un fruit » (poèmes d’Anne Perrier) et « Three Things » (poème de Yeats), contrastent avec la musique de Brahms, beaucoup plus aériennes, épurées, oniriques, presque évanescentes. De la musique contemporaine envoûtante, accessible à tous, non dépourvue de richesses stylistiques.

Le concert de 21h30 est centré autour de la figure de Tchaïkovski. Le programme est conçu de façon à raconter l’histoire de la relation étrange du compositeur avec Madame Von Meck, qui fut son admiratrice et sa mécène pendant quinze ans sans jamais vouloir le rencontrer. Plusieurs œuvres au piano, jouées par Antonio Galera-López, alternent avec des romances chantées par la soprano Julia Knecht, très bonne actrice en plus d’être une très bonne chanteuse. Le violoncelliste Bum Jun Kim interprète avec une virtuosité époustouflante lePezzo Capricioso avec piano, puis est rejoint par cinq autres cordes pour la pièce maîtresse du concert, le Souvenir de Florence op. 70, pour sextuor à cordes. Cette pièce est un véritable bijou, atypique et fascinant, mêlant des accents très italiens (exemple : des pizzicati en tenant l’alto comme une guitare) à la nostalgie slave. Les six instrumentistes jouent par cœur, avec une fougue stupéfiante ; ils se sourient, se passent les notes, se retrouvent emportés d’un coup par l’élan d’une même émotion. On n’a qu’une envie en sortant : faire l’expérience de la musique de chambre le plus souvent possible !

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