#Be Classical. À rassembler de telle sorte une brochette de musiciens dont la distribution frise l’idéal, il y avait à la fois quelque chose du flash-mob et de la bande de copains dans le concert qu’ont donné, main dans la main, Alexandra Conunova, Raphaëlle Moreau, Manuel Vioque-Judde, Yan Levionnois, Joséphine Olech, Anaïs Gaudemard, les chanteurs Ivan Thirion, Amélie Robins, Dara Savinova, Jesse Mimeran et la pianiste Celia Oneto Bensaïd. Quel dommage que la salle n’ait été comble ! Une si belle affiche et de si brûlantes interprétations aurait dû encourager le public à se déplacer en masse Salle Cortot.

L'équipe au complet © Julien Hanck
L'équipe au complet
© Julien Hanck

Première à se produire ce soir, dans une salle mi-bondée, Joséphine Olech. Rafraîchissante entrée en matière : la flûtiste nous parle avec simplicité le vrai langage de la grâce. Sa Fantaisie brillante de Carmen (G. Bizet/F. Borne), est d’une subtile élégance, et respire par moment une lumineuse allégresse.

Joséphine Olech © Julien Hanck
Joséphine Olech
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Quelques allées et venues puis c’est au tour d’Anaïs Gaudemard d’entrer sur scène, précédée de son imposant instrument. La harpiste captive instantanément par la générosité, la sensualité qui baigne chaque seconde de son Debussy (Les Danses). Quelle vie coule de ses phalanges ! On y perçoit des montées organiques, telluriques, sur des passages habituellement traités en pure éloquence. Anaïs Gaudemard paraît se laisser envahir toute entière par la musique qu’elle joue. L’extase est telle qu’elle semble parfois s’en mordre les joues.

Anaïs Gaudemard © Julien Hanck
Anaïs Gaudemard
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Amélie Robins est bien courageuse d’avoir choisi l’air de Gilda de Rigoletto, si périlleux pour la justesse, et malgré tout, d’en avoir sculpté avec raffinements les méandres. La beauté ferme du timbre, couleur diamant, y est sans doute pour beaucoup dans la vive impression qu’elle nous a laissé, tout comme les aigus prodigieux dont elle s’est fendue dans son “Salut à la France” (Donizetti, La Fille du Régiment)

Amélie Robins et Jesse Mimeran © Julien Hanck
Amélie Robins et Jesse Mimeran
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L’apparente fragilité n’est pas le moindre agrément de la voix de Jesse Mimeran, en dépit d’un timbre parfois décoloré. Frappante aussi est la conviction avec laquelle il défend ses rôles (l'Air d'Alfredo de La Traviata, Nadir dans Les Pêcheurs de Perles), de même que la prévenance de ses phrasés, parfois parcourus de sanglots dramatiques. Tout cela, servi avec un vibrato tremblé et une certaine verdeur distinguée du timbre pouvant rappeler les chanteurs de fado.

Dara Savinova et Ivan Thirion jouissent tous deux de voix admirablement patinées, ayant déjà développé bien des arômes de la maturité. Ces qualités s’expriment à plein dans un magistral “Dunque io son” (duo de Rosina et du Barbiere, dans le Barbier de Séville) où les deux chanteurs savent aussi bien l’un que l’autre se plier aux exigences du chant rossinien et camper un personnage. Ivan Thirion possède une voix superbement racée, d’une carnation fauve, à laquelle il sait imprimer relief et une intense théâtralité.Dara Savinova charme par un côté félin inattendu et proprement savoureux, rendu possible par un contrôle superlatif des contours et des éclairages.

Ivan Thirion et Dara Savinova © Julien Hanck
Ivan Thirion et Dara Savinova
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Aussi magnifiques de vigueur, de fraîcheur et d’élan que puissent être les interprétations de cette première partie du concert, elles n’imposaient sans doute pas une telle juxtaposition de courtes pièces (avec à chaque fois changement de plateau), induisant inévitablement quelques redondances. Aussi, étions-nous bien-aise de pouvoir nous prélasser si longuement dans Schumann.

C’était sans compter le mordant inhabituel qui vous saisit et qui ne vous lâchera plus pour les prochaines trente minutes. Brut de décoffrage, contrastes au burin : tous les qualificatifs sont bons pour tenter de décrire l’incroyable débauche d’énergie qui allait suivre. Encore que, ce qui tient à tout moment éveillé, c’est avant tout l’incroyable friction des personnalités ayant cours au sein de l’ensemble. 

Alexandra Conunova © Julien Hanck
Alexandra Conunova
© Julien Hanck
Il y a quelque chose d’étrangement élastique dans le jeu d’Alexandra Conunova, et qui s’accorde parfaitement avec sa sonorité mate et boisée. Tout au long du Quintette, la violoniste fait preuve d’une flamboyante technique et notamment d’une brillante maîtrise d’archet qui ne manquera pas d’impressionner tout instrumentiste présent en salle. Enfin, une netteté de dessin dans les phrasés, qui d’habitude est l’apanage des plus grands.

Raphaëlle Moreau © Julien Hanck
Raphaëlle Moreau
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Farouche de caractère, souvent débridée dans son expression, Raphaëlle Moreau s’abat comme une furie sur ses cordes. C’est un violon corpulent et volontiers corsé qui se met en mouvement sous ses doigts, en légère rupture avec le dosage soigneux de son voisin de droite.

Manuel Vioque-Judde © Julien Hanck
Manuel Vioque-Judde
© Julien Hanck

Manuel Vioque-Judde possède une très charmeuse sonorité de velours, et juste ce qu’il faut de tact et de prudence pour se glisser comme un poisson dans l’eau parmi ses partenaires. Il en résulte une certaine pudeur mais qui n’exclut nullement l’émotion, en particulier dans les passages exposés, où il sait faire merveille.

Yan Levionnois © Julien Hanck
Yan Levionnois
© Julien Hanck

Yan Levionnois tire lui aussi sur sa corde avec une énergie contagieuse. Chez lui, c’est l’aisance naturelle qui est à son comble. Déjà que la sonorité rayonne quasiment sans effort, que dire de ces quelques actions d’éclats où il pousse son instrument encore au-delà de ce qui nous semblait possible ?

Bien que déjà passablement mise à contribution en début de soirée via ses talents d’accompagnatrice, Celia Oneto Bensaïd tire habilement son épingle du jeu dans le Quintette. Endurance et contrôle sont le maître mot de sa performance. La jeune pianiste n’hésite pas à faire ressortir quelques tranchantes arêtes hors de ses phrasés, tout en faisant preuve d’une homogénéité stylistique remarquable.  

<i>Quintette</i> de Schumann : Celia Oneto Bensaïd est au piano © Julien Hanck
Quintette de Schumann : Celia Oneto Bensaïd est au piano
© Julien Hanck

Une jubilation aux légers airs de "sauve-qui-peut" vient au Finale, se traduisant par une tension encore plus exacerbée. Dommage seulement que les musiciens n’aient pas encore acquis collectivement une liberté suffisante pour pouvoir s’autoriser toutes les inflexions poétiques que cette partition suggère (notamment dans le mouvement In modo d'una marcia). En somme, cette très belle exécution a seulement le tort d’être parfois très irréfléchie. Mais peut-être était-ce conforme à la logique de l’approche, et lui donnait justement cette formidable force de frappe ? Souhaitons en tout cas que cette démarche sympathique se poursuive et permette ainsi de lever le voile sur plusieurs de ces personnalités musicales que nous aimerions tous mieux connaître.