Élégant théâtre dans le théâtre, le joli décor d’Antoine Fontaine se prête enfin, après Les Noces de Figaro l’année dernière, et Don Giovanni en mars, aux jeux de masques du dernier épisode de la trilogie Da Ponte, mise en scène par Ivan Alexandre. Le fougueux Chérubin, devenu un Don Giovanni hagard, a vieilli mais gardé la voix et les traits capiteux de Jean-Sébastien Bou : il orchestre, avec l’assise d’un Don Alfonso affaibli mais aux appétits intacts, une intrigue adultérine dont l’issue, connue de tous, a moins d’importance que les moyens déployés comme autant de cartes à jouer, que manieront les personnages et qui deviendront éléments du décor.

Jean-Sébastien Bou (Don Alfonso) © Mats Backer
Jean-Sébastien Bou (Don Alfonso)
© Mats Backer

Comme pour les Noces, et avec moins de peine que sur un Don Giovanni plus linéaire, le cadre presque vaudevillesque de la trame se prête particulièrement à une mise en abyme fonctionnelle mais jamais écrasante. La jouissance de la mise en scène transparaît alors de tous les tableaux, non sans résonances humoristiques – Bou donne le départ aux percussions d’un geste de parapluie – ou clairement perverses – Alfonso a le regard lubrique et les mains baladeuses. Contrairement à d’autres, Ivan Alexandre ne pointe pas du doigt l’ambiguïté morale du canevas, et préfère au regard moraliste celui d’un voyeur complaisant. Héritier de Don Giovanni mais aussi de Chérubin, dont l’air retentira en début de deuxième acte, Don Alfonso se fait le relais d’une mise en scène somme toute bon enfant. Emerge alors l’émoi des personnages qui ne semble, lui, jamais feint, si bien que les tourments de Fiordiligi peuvent encore atteindre un Don Alfonso plus proche de Valmont que de Sade : c’est qu’ici, encore, le vrai est un moment du faux. Le théâtre existe donc sans peine.

Il faut dire que l’investissement des interprètes, vocal comme scénique, est évident. Présents sur les précédentes mises en scène, Robert Gleadow et Ana Maria Labin, en Guglielmo et Fiordiligi, font montre de leurs habituelles qualités mozartiennes : ils passent sans effort de la légèreté du trait à une expressivité un peu outrée, qu’appuie la direction toujours colorée de Marc Minkowski. Tout juste déplorera-t-on que le gracieux vibrato de la soprane, ici plus appuyé, jure par endroits avec la texture par ailleurs plus filandreuse et moins nette de l’orchestre, sujet à de regrettables faussetés. Les nouveaux venus ne sont pas en reste, et insufflent aux polyphonies de brillants contrastes. Serena Malfi campe une Dorabella sensuelle, au timbre charnu. La Despina de Maria Savastano, introduite par l’air de Leporello, s’approprie le registre du valet de comédie sans effort : volubile, hardie, elle n’en projette pas moins, du haut de son timbre acidulé, des aigus délicats. Anicio Zorzi Giustiniani ne peut apporter à Ferrando l’aplomb d’un Guglielmo massif mais se défend sans difficulté dans les duos, et fait forte impression sur ses airs. Toujours présent sur scène, Jean-Sébastien Bou ne bénéficie pas d’une partition aussi importante mais saisit à chaque intervention par la pureté et la richesse expressive de sa voix.

Ana Maria Labin (Fiordiligi) et Serena Malfi (Dorabella) © Mats Backer
Ana Maria Labin (Fiordiligi) et Serena Malfi (Dorabella)
© Mats Backer

Ouvert sur une animée partie de cartes, le rideau se referme sur une nouvelle manche, comme empressé de remettre en jeu ses gains. De quoi rêver à un élargissement d’une trilogie si vite achevée.

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