Au festival « Les Coups de Cœur à Chantilly » lancé en grande pompe cette année sous la direction artistique du pianiste Iddo Bar-Shaï, la fièvre du samedi soir a une étonnante odeur de cheval : c’est dans le somptueux Dôme des Grandes Écuries, habituellement prisé pour ses spectacles équestres, que s’apprête à se produire une belle brochette de stars rassemblées pour fêter les 80 ans de Martha Argerich.

Evgeny Kissin
© Marina Bourdais

La lionne du piano semble comme chez elle sous les gigantesques cerfs en bas-relief qui ornent les hauts murs du Dôme. Absente de la première partie du concert, Argerich joue pour l’instant l'hôtesse près du rideau de fond de scène où on la verra congratuler Evgeny Kissin après son passage. Et quel passage ! Kissin éblouit dans Chopin, faisant oublier le changement de programme qui nous prive de Mischa Maisky – lequel aurait dû initialement jouer ce soir la Polonaise brillante avec Argerich. Tant pis pour le violoncelle : le legato est au rendez-vous dans le jeu de Kissin qui rend chaque note éloquente, déroule chaque ligne mélodique à sa juste place, chant, contrechant, sans oublier la basse, appuyée juste ce qu’il faut pour ne pas écraser les subtilités harmoniques. Ainsi la Polonaise héroïque se déroule comme une évidence, dans la continuité de l’Impromptu en sol bémol. L’héroïsme de Chopin selon Kissin n’est pas celui des dompteurs de Steinway qui voient dans cette littérature l’occasion de montrer leurs biceps pianistiques ; c’est celui de l’orateur qui entraîne par la seule puissance de son discours musical, et c’est de loin le plus subjuguant.

Les Trois Préludes de Gershwin suivent avec le même soin. Est-ce le sérieux persistant de l’interprète, dans une musique qui est souvent livrée de manière autrement plus fantaisiste, ou simplement la juxtaposition avec Chopin qui rapproche soudainement les deux compositeurs ? Difficile à dire mais ce Gershwin baigné aux sources du XIXe siècle n’en est pas moins captivant. Sourire large de l’interprète, saluts mécaniques, ovation du public : Kissin finit par annoncer un bis d’une voix tonitruante, et c’est la Valse opus 64 n° 2 de Chopin qui nous dépose à l’entracte.

Maxim Vengerov et Martha Argerich
© Marina Bourdais

Deuxième partie, deuxième invité de marque : Maxim Vengerov accompagne sur scène Martha Argerich pour la Sonate de Franck que la jeune octogénaire a gravé plus d’une fois, avec Gitlis, Perlman, Maisky, et qu’elle continue à jouer très fréquemment, comme récemment avec Renaud Capuçon à Gstaad. Et pourtant, voici qu’elle entonne les célèbres premières mesures comme si elle les offrait au public pour la première fois, leur donnant une apparence qu’elles n’avaient pas la veille et qu’elles n’auront sans doute pas le lendemain. Argerich joue, écoute son partenaire et explore son clavier, faisant preuve d'une inventivité inépuisable pour répondre aux questions que pose toujours l’œuvre, entre langage virtuose hérité de Liszt et couleurs transparentes pré-debussystes. Au violon, Vengerov prend le parti plus tranché d’un romantisme intense, servi par un archet extraordinaire de tenue et de densité. Ce jeu impressionnant est moins convaincant dès lors que le texte devient plus simple, les doigtés et démanchés alambiqués du violoniste altérant parfois étrangement la continuité de la ligne mélodique. En revanche, dans le registre épique, Vengerov est maître ; et le grand thème qui unifie troisième mouvement et finale mettra tout le monde d’accord.

Deux bis nostalgiques et malicieux, Liebesleid et Schön Rosmarin de Fritz Kreisler, viendront confirmer la complicité des deux artistes. À côté d’un tel tandem, les autres duos, qui ouvraient chaque partie de la soirée, ont paru plus fades. Theodosia Ntokou et Cristina Marton-Argerich ont réussi à apprivoiser l’acoustique généreuse du Dôme pour livrer une Polonaise de Saint-Saëns bien articulée, mais la même Ntokou n’est pas parvenue à s’accorder tout à fait avec Martha Argerich, livrant en début de seconde partie un Concertino de Chostakovitch quelque peu brouillon… et ce dès l’entrée en scène, les musiciennes mettant un temps inhabituel à se répartir les deux instruments ! Le « Coup de Cœur » de la lionne n’a cependant pas eu à se transformer en coup de griffe : le dernier mot est naturellement revenu à l'aînée dans cette péripétie cocasse, à l’image de cette édition du festival entièrement dédiée à Argerich.

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