Un lieu d'un tel éclat donne à entendre les œuvres de Ravel sous de nouveaux éclairages : les multiples perspectives de l'architecture de la Fondation Louis Vuitton se prolongent dans le programme choisi par Michel Dalberto. Par-delà les baies vitrées de l'auditorium, une cascade d'eau en escalier se renouvelle tranquillement. Ce décor semble avoir inspiré le pianiste, qui livre avec un égal raffinement un récital inoubliable.

Michel Dalberto © Jean-Baptiste Millot
Michel Dalberto
© Jean-Baptiste Millot

Pour se présenter au public, ce sera la Sonatine. Tout en souplesse, le pianiste parcourt aisément cette partition dont il sait dévoiler, par sa remarquable gestion des voix, quelques subtilités de contrepoint. La fluidité de son jeu ne cède jamais à la diaphanéité. Le pianiste favorise au contraire une franchise de toucher qui donne à entendre jusqu'aux plus infimes détails que les disques ne sauraient révéler. À cet égard, on pourrait être surpris de quelques effets, à l'image des appogiatures frappées dans le deuxième mouvement dit « de menuet » ; loin de rompre la continuité du discours, elles relèvent davantage les appuis de cette danse stylisée. Un troisième mouvement, virtuose, confirme ce qui semble être une qualité éminente de l'interprète : le souci de distinction des différents plans sonores. Avec Michel Dalberto, on entend Ravel en plusieurs dimensions.

Les huit Valses nobles et sentimentales se succèdent sans discontinuer. Chacune d'elles témoigne d'une inventivité renouvelée. La capacité d'adaptation du pianiste est immédiate, son intelligence du texte indubitable, rien ne semble lui échapper. Quelques pièces caractérisées par leur vivacité encadrent des moments de lyrisme mais, toutes enchaînées sans véritable interruption, ces valses ne laissent à aucun moment au public le loisir de relâcher son attention. Cette tension est le fait d'une construction dont Michel Dalberto est l'architecte : l'œuvre trouve son apogée dans le sixième numéro, sobrement intitulé « Vif ». L'énergie accumulée par tant d'efforts se détend pour atteindre des couleurs crépusculaires que le pianiste fait entendre dans un lunaire « Épilogue », se faisant le reflet de la tombée du jour à l'extérieur de l'auditorium.

Entendu comme à l'extrême lointain, l'appel des « Oiseaux tristes » inaugure une fresque de trois extraits des Miroirs, contrastés par leurs caractères mais toujours égaux dans le soin que le pianiste porte à faire entendre chaque plan avec raffinement. Dans l'« Alborada del gracioso », le clavier s'élargit, prend de l'ampleur, sans toutefois occulter la concision des attaques et la vigueur qui caractérisent cette pièce aux échos hispanisants. La « Vallée des cloches » apparaît comme une respiration et laisse à l'auditeur le plaisir d'observer les multiples réverbérations harmoniques propres à Ravel, que Michel Dalberto élabore tout aussi harmonieusement.

Le bien nommé Gaspard de la nuit arrive au moment où, dehors, la nuit noire est tombée. « Ondine » ouvre ces « trois poèmes romantiques de virtuosité transcendante », selon l’expression de Ravel. Conçu d'après l'œuvre poétique d'Aloysius Bertrand, le triptyque signe l'apogée du programme. On assiste alors à une leçon de maître sur l'art du clavier : la souplesse nécessaire à l'exigeante vélocité de l'ouvrage se conjugue brillamment à un inlassable souci du beau son. Pièce centrale de l'œuvre, « Le Gibet » offre un méditatif moment de lyrisme, très confidentiel, avant les pages redoutables de « Scarbo ». Michel Dalberto y gravit les sommets de fortissimo dont il avait jusqu'alors préservé son public, comme s'il avait voulu réserver cette ultime carte pour les dernières mesures d'un concert qui se conclut en apothéose.

Quel autre nom que celui de Debussy en bis, avec ses « Reflets dans l'eau », pour éclairer a posteriori les œuvres de Ravel que ce récital avait choisi de placer en miroir les unes des autres.

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