Pour clôturer la saison, le théâtre du Bolshoï donne sa version de la Damnation de Faust de Berlioz, avec la complicité du metteur en scène allemand Peter Stein.

Ksenia Dudnikova (Marguerite), Saimir Pirgu (Faust) © Damir Yusupov | Bolshoi Theatre
Ksenia Dudnikova (Marguerite), Saimir Pirgu (Faust)
© Damir Yusupov | Bolshoi Theatre

Rodé à l’œuvre du poète allemand, et c’est le moins que l’on puisse dire, Stein a monté au théâtre en 2000 à l’occasion de l’exposition universelle à Hanovre, une version fleuve de l’intégrale des Faust 1 et 2 en vers, marathon théâtral de plus de vingt heures, réparti en plusieurs soirées ! Sobriété ici avec le livret de Gandonanière et Berlioz lui-même, inspiré de la traduction de Nerval, et qui présente une succession de scènes aux contenus et atmosphères bien distinctes, avec de nombreuses ellipses temporelles. Sobriété et relative simplicité des lignes dramatiques que Stein vient contrebalancer par une richesse visuelle motivée par un souci constant de la beauté de l’effet. Là où d’autres metteurs en scène  - on pense notamment à Alvis Hermanis avec sa version choc à Bastille cette année - se donnent pour mission de sur-interpréter le sens de l’œuvre, au risque d’une dénaturation, agaçant souvent les puristes comme les moins puristes, Peter Stein ne trahit jamais, il n’est pas de ces obsédé du sens, ne cherche pas à en créer, mais bien plutôt à servir le sens déjà présent dans l’intrigue et dans la musique de Berlioz. Et servir le sens, c’est accroître son efficacité. Aussi, loin d’être minimaliste et intime – la scène de Faust et Marguerite fait exception, l’opéra convoque sur scène une foule immense de paysans, puis de soldats, d’étudiants, de feux-follets, de créatures infernales, et d’esprits célestes. L’effectif est impressionnant, englobant le chœur du Bolshoï et le chœur d’enfants, nourri d’une impressionnante troupe de danseurs et d’acteurs.

Dmitry Beloselsky (Méphistophélès) © Damir Yusupov |Bolshoi Theatre
Dmitry Beloselsky (Méphistophélès)
© Damir Yusupov |Bolshoi Theatre
Ce foisonnement humain, associé à grand art du dosage des lumières, crée des tableaux d’une force et d’une beauté remarquables – pensons par exemple à la première scène, où, sur fond de soleil levant, une rangée d’une cinquantaine d’uniformes blancs s’élève du fond de la scène, pour aller mourir un à un… La danse des feux-follets, quant à elle, se réalise dans le noir, les feux follets étant autant de lampes bleues dans les mains des danseurs que l’on ne voit pas, et la chorégraphie, magnifique visuellement, suit la partition de Berlioz à la lettre. Mais la scène la plus incroyable est sans doute la scène des enfers. Dans la chevauchée de Faust et Méphisto, suspendus sur une plateforme mouvante sur fond d’écran occupant tout le fond de la scène, le spectateur est autant au théâtre qu’au cinéma, avec des éclairs, des serpents, des squelettes qui tourbillonnent – «Regarde, autour de nous, cette ligne infinie de squelettes dansant ! Avec quel rire horrible ils saluent en passant ! » ; tandis que le pandémonium est tout simplement effrayant, avec une débauche créatures infernales ailées et de goules langoureuses.

Du côté vocal, le ténor Saimir Pirgu, malgré une bonne présence scénique, incarne un Faust qui peine d’abord à convaincre, du fait notamment d’une prononciation de la langue française plutôt désastreuse, et d’une voix qui, si elle est à l‘aise dans les aigus, manque globalement de puissance. La scène avec Marguerite permettra cependant de mettre en valeur ses qualités expressives. Dans le rôle de Marguerite, la mezzo-soprano Ksenia Dudnikova fait montre d’un jeu tout en nuances et d’une voix ronde et équilibrée, mais là-aussi la prononciation laisse à désirer. Le maître de la soirée est sans conteste Dmitry Belosselskiy, qui prête sa voix puissante à un Méphistophélès à la fois charismatique et malicieux. Mentionnons l’excellent Alexander Kosolov, remarquable cor anglais solo dans la romance de Marguerite et surtout, au pupitre de l’orchestre du Bolshoï, un Tugan Sokhiev qui comprend à merveille l’univers dramatique mais toujours retenu de Berlioz.

****1