Dans le cadre de l’Année France-Corée, la chorégraphe Eun-Me Ahn présente au Théâtre de la Ville et à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil un portrait de société à la fois explosif et déluré avec le triptyque Dancing Teen Teen, Dancing Grandmothers et Dancing Middle-Aged Men. Ces pièces rassemblent en scène danseurs et figurants et racontent l’histoire moderne de la Corée à travers trois générations, celle des personnes âgées, témoins de l’époque pré-moderne, celle qui vécut l’essor économique du pays, sa modernisation et ses doutes, et celle des adolescents, victimes de la frénésie contemporaine et de l’esseulement urbain.

© Yougmo Choe
© Yougmo Choe

Dancing Grandmothers, créé en 2011, prend sa source dans un projet vidéo réalisé en 2010, pour lequel la chorégraphe est allée à la rencontre de femmes âgées de plus de soixante ans dans la campagne sud-coréenne et les a filmées en train de danser. De ces vieilles femmes, paysannes, vendeuses, manutentionnaires, ou retraitées, toutes peu familières avec la danse, est ressorti un mouvement à la fois sincère et riche. Loin d’être embarrassants, ces films sont chargés d’un véritable enthousiasme d’autodérision, élan décisif qui a servi de point de départ au travail chorégraphique d’Eun-Me Ahn et de sa troupe. Dancing Grandmothers est donc une chorégraphie-récit d’un échange dynamique et joyeux qui a eu lieu ente la chorégraphe, les grand-mères et les danseurs.

Comme pour narrer cette rencontre, le rideau s’ouvre sur la chorégraphe, instigatrice de cette expérience, qui esquisse quelques pas de danse en silence. Puis, l’explosion. Une dizaine de danseurs surgissent sur scène, en costumes de grands-mères, courent, se jettent littéralement à terre, et rebondissent au sol comme sur un trampoline, dans des séquences d’une rare originalité. Leurs visages sont radieux, porteurs d’une joie presque hystérique. 

Après ce premier tableau, des extraits de films sont projetés sur un grand écran en arrière-scène, montrant les vieilles femmes invitées à danser par Eun-Me Ahn. Ces images de ces grands-mères sont l’occasion de dévoiler un visage moins connu et plus sauvage de la Corée du Sud. L’impression que dégagent ces vidéos est pourtant confuse car si les gestes parfois maladroits et comiques de ces grands-mères ont pu déclencher de gros rires en salle, ces vidéos étaient aussi d’une étrange intimité et réalisées avec sérieux.

© Youngmo Choe
© Youngmo Choe
C’est alors à ces vieilles femmes de faire leur apparition en scène, parmi les danseurs, dans une succession de petits tableaux à la scénographie kitsch, fluo, électronique, sur fond de musique techno. Choc entre ce troisième âge encore fringant et la technique pointue des jeunes danseurs, choc entre la campagne populaire et la modernité électronique de la scène. Danseurs et grands-mères virevoltent ensemble, sont pris d’une hilarité générale, accrochent des boules à facettes et dansent sur une bande-son électro-asiatique délirante.

On pourrait reprocher également à la structure de Dancing Grandmothers de manquer un peu de sophistication. Pour mieux illustrer le mélange des genres, il aurait été intéressant de mettre davantage en relation la vidéo et la chorégraphie. Le dernier tableau, au cours duquel les chansons et les danses s’enchaînent, devient ainsi rapidement lassant.

Dancing Grandmothers n’est finalement ni un spectacle émouvant ni intellectuel et son ambition reste simple : celle de traduire en scène la jubilation de cet échange humain et de transmettre ce vent de joie et de folie, irrésistiblement communicatif. Le spectacle se clôt donc par une invitation au public de rejoindre la scène transformée en boîte de nuit.