Inaugurant l'année Debussy en terre toulousaine, le virtuose proposait, dans la programmation des Grands Interprètes, un récital entièrement consacré au compositeur et à  son œuvre pour piano solo. Cette soirée à la Halle aux Grains était de fait un double hommage : outre celui de Daniel Barenboïm à l'un des plus connu des compositeurs français, disparu il y a un siècle, ce fut également un hommage du public pour les presque 70 ans de carrière internationale de ce pianiste et chef d'orchestre qui, pour sa première venue dans la ville rose, s'est vu offrir la médaille de la ville par la municipalité. 

Daniel Barenboïm © Peter Adamik
Daniel Barenboïm
© Peter Adamik

La première partie du concert est consacrée à l'exécution du premier livre de préludes, autant de prétextes à la rêverie et au voyage. L'ouverture des Danseuses de Delphes traduit d'emblée un des traits scripturaux du compositeur français : l'humour, et l'interprète ne manquera jamais de souligner cet aspect. Il use, pour ce premier prélude, d'un jeu infiniment délicat faisant d'autant mieux ressortir les couleurs des accords. L'aspect brillant, notamment des aigus, est maintenu dans Voiles. Un dynamisme plus net s'installe avec les battements frénétiques du Vent dans la plaine et les envolées modales apportent les premiers passages fortissimo ; jusqu'ici le public avait été habillement invité à entrer dans le langage debussien en tendant l'oreille. Un dessin mélodique clair arrive avec Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir et se maintient avec les Collines d'Anacapri, entre modalité et style déjà presque jazz. Les subtils Pas sur la neige captivent l'auditoire dans un quasi silence imposé par l'interprète de la première à la dernière note, et ce malgré le choix d'un tempo fort modéré. La violence se déchaîne avec Ce qu'à vu le vent d'Ouest. Le virtuose choisi à nouveau un tempo assez rapide pour l'un des plus fameux préludes de Debussy : La fille aux cheveux de lin. Il met ainsi l'accent sur la virtuosité de l'écriture, à l'apparence simpliste, plutôt que sur la rêverie. La sérénade interrompue renoue avec l'humour debussyste. L'interprétation livre à chacun l'occasion d'entrevoir les monumentales ruines de la Cathédrale engloutie et d'imaginer La danse de Puck. Minstrels clôture l'ensemble de cette première partie avec le premier – et le seul – geste ample de la soirée, appuyant une nouvelle fois sur l'humour des motifs et de la descente grave finale. 

La seconde partie du concert est placée sous le signe de la virtuosité. Après la légèreté des préludes, Daniel Barenboïm présente au public des œuvres plus complexes. Les trois Estampes (Pagodes, La soirée dans Grenade, Jardins sous la pluie) offrent un exotisme musical savant et une exécution très personnelle de la part du pianiste. Les premiers bravos fusent déjà. Viennent ensuite les deux Arabesques à la célébrité inégale. Une nouvelle fois le tempo choisi est très pressant et l'interprétation plus qu'originale, effaçant certaines lignes mélodiques habituelles au profit d'autres couleurs et accords insoupçonnés. L'Isle Joyeuse vient conclure ce beau concert, avec une force vitale et un magnétisme imposants. Tous les saluts de Daniel Barenboïm seront brefs mais destinés à chaque coin de l'hexagone toulousain. Avant même que le public n'ait eu le temps de se mettre en rythme pour battre le rappel, celui qui a donné son nom à un astéroïde joue le Clair de Lune, extrait de la Suite bergamasque, comme dernière offrande musicale, suspendant une nouvelle fois l'auditoire.

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