C’est en 1946 que s’ouvrait le Festival de Musique Classique de Montreux-Vevey, Septembre Musical… Depuis lors, on s’émerveille du panorama sur ce bout du Lac Léman qui ressemble à un fjord superbe couronné de multiples palmiers et de vignes centenaires, et que soulignent des concerts qui font resplendir les plus belles musiques par le nec plus ultra des interprètes. 

Charles Dutoit © Chris Lee
Charles Dutoit
© Chris Lee
L'introduction du concert nous livre un Andante Semplice de la Symphonie n°2 en mi mineur de Wilhelm Furtwängler qui fait resplendir une clarinette solo très sensible, et un hautbois au son assez dru. De cette musique, on retiendra un enchevêtrement assez suave de Brahms et Bruckner ainsi que, de ci de là, des mélismes wagneriens.

Plus essentiel est le sublime Concerto pour piano n ° 2 de Rachmaninov. Dès les premières mesures, l’oscillation de ce balancement angoissé entre ces accords, vous fait sombrer délicieusement dans l’émoi des volutes des cordes. On note un toucher assez dur, relevant un son assez sec dans les premiers accords, puis tout par la suite n'est que beaux phrasés et déluges de musicalité : arc-bouté sur son piano, Daniil Trifonov tire de son instrument une sorte de sorcellerie hallucinée, diaboliquement géniale. Rien a l’air trop complexe pour le pianiste, délivrant une foule de nuances nonobstant le son dense de l’orchestre. Le musicien investit chaque mesure, chaque phrase, semblant vivre la musique dans une sorte d’osmose primordiale. 

On aura apprécié tout particulièrement l’ambiance crépusculaire en début d’Adagio sostenuto et l’incroyable intervention de la flûte solo qui en émergea. Charles Dutoit indiquant merveilleusement les dynamiques, posant un relief admirable aux solos mais le tout nimbé d’une grande unité sonore.

Evidemment la grande virtuosité de Daniil Trifonov fait des miracles dans le troisième mouvement dont les scintillements resplendissent dans la belle acoustique de l’Auditorium Stravinsky. Le soliste prouve une fois de plus lors de ce concert que sa virtuosité, déjà légendaire, est bien au service de la musicalité et non pas vaine, comme pour certains de ses collègues. Chapeau bas !

C’est avec le Sacre du Printemps de Stravinsky que se clôturait ce concert vaudois de haute tenue… On passera sur l’introductif et si difficile solo de basson qui a semblé marcher sur des œufs, et les scansions un peu molles des cordes qui semblaient manquer de jus en ce début d’œuvre, sonnant trop éduquées, pour ne retenir que l’énergie primitive qui fut déployée par la suite et qui sous-tend l’œuvre de bout en bout !

Que de relief dans l’interprétation de Charles Dutoit, loin de la folie raisonnée et un peu métronomique de Pierre Boulez à ses débuts… Ici on ressent l’origine et l’essence même du rythme ! A souligner les merveilleux cuivres du Royal Philharmonic Orchestra de Londres qui ont fait resplendir ces pages merveilleuses : tranchants, nets, d’une justesse acérée, homogènes, sans saturer. Quant aux vents, ils furent facétieux à souhaits, se muant en une foule d’oiseaux goguenards. Ici tout vibre, tout vit dans cette course frénétique, suscitée par la battue minimaliste d’un Charles Dutoit dans son monde : un mouvement d’épaule, un frémissement de la main, et le miracle de ce Sacre naît sous nos yeux, au plus grand ravissement de nos oreilles.

Musique du siècle certainement, ce chef-d’œuvre remue totalement par son aspect visionnaire qui en 1913, fait pressentir toutes les horreurs qui vont suivre. On ne peut que faire le lien avec un Chostakovitch : alors qu’il dépeint ce qu’il a sous les yeux, Stravinsky fait œuvre de visionnaire, tant dans l’écriture, que dans les images qu’il suscite…

De cette transe hallucinée, on se relève sonné assurément, ému follement, heureux d’avoir vécu un moment unique et magistral qui fit appel à des émotions profondes. Bravo au Royal Philarmonic Orchestra qui a su saisir à bras le corps ce que Charles Dutoit a certainement reçu d’Ansermet lui-même : un condensé de musicalité et de tripes !