S'il existait, à l'image des ouragans, une échelle de puissance dans laquelle classer les concertos pour piano, nul doute que le second de Prokofiev se situerait au degré le plus élevé, dans la catégorie des machines les plus dévastatrices. Si certains lui préfèrent le troisième, plus équilibré ; le second restera l'éternel favori des âmes romantiques.

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Daniil Trifonov
© Dario Acosta

Andantino, Daniil Trifonov le situe dans un ailleurs pudique, étirant le temps. On s'en trouve enveloppé, comme si l'on y avait toujours été, comme si l’œuvre n'avait pas plus de commencement que de fin, mais était le commentaire musical de toute une vie. La main gauche du pianiste est un réservoir de quintes, égrénées comme du sable mouillé, tandis que de la droite, il dépose quelques octaves admirablement timbrées. Pause générale avant le doloroso con gran espressione, comme s'il hésitait à entamer la lente ascension du sol mineur, phantasme de grandeur. L'Allegretto, tour à tour frondeur et bondissant, révèle un Trifonov conforme à l'image que l'on connaît de lui. Son visage et son air goguenard rôdent au dessus du clavier : il se penche vers son instrument comme naguère Quasimodo sur Esmeralda. Sa technique ultra-lucide, tout en catimini, lui autorise de grands contrastes dynamiques. Pendant ce temps, la direction de James Conlon met en valeur le soutien orchestral, peu puissant, mais étincelant de finesse. La trituration de la pâte sonore est merveilleuse ; elle est emplie de mille senteurs, de mille scènes passées, sans compter que les pupitres de bois contribuent à faire sonner l’œuvre comme du Ravel.

La gigantesque cadence du premier mouvement n'est pas exempte de coquilles, mais le pianiste a largement progressé depuis sa performance de 2013 avec Yan Pascal Tortelier et le Pittsburgh Symphony Orchestra, pour laquelle il était sans doute un peu vert. Mais les clusters accidentels se rallient à ceux qui sont écrits ; ils corroborent le caractère avide de ces pages, ils en accentuent le côté inconsolable. La largeur de vision pousse le pianiste au bout de son timbre et de ses capacités, sans non plus les excéder – des respiration bien placées lui permettent de « prendre son élan », ainsi que de bons appuis, avant d'attaquer les traits les plus complexes.

Trifonov s'impose comme l'un des seuls désormais en possession d'une aussi rayonnante vision du second concerto. Il a résolu, comme peut-être personne avant lui, l'interprétation de trois des quatre mouvements – à l'exception du Scherzo, un peu frêle –, faisant naître de sublimes contre-chants, là où l'on n'en avait jamais entendu. Encore quelques années de gestation technique et il sera en mesure d'en tirer un enregistrement, dont on se doute qu'il marquera l'histoire.

Intégrales, archétype du « style Varèse », s'ouvre sur un signal de ralliement, sonné par la clarinette, auquel vont répondre tous les instruments. Tout cela aboutit à un semblant de mouvement perpétuel, délicieusement cacophonique. Les blocs chinois apportent leur lot d'étrangeté, tandis qu'un trombone-contrebasse émet des sinusoïdales de néon périmé. Ponctuée de petits « tatsin tatsin » qui semblent parodier une fanfare en déroute, la partie centrale est décidément pleine d'humour ; on y reconnaît même des lambeaux de boléro. Que vogue la galère... Au vu du tapage, un hautbois tente de s'interposer. Il impose le silence, puis parlemente, mais vainement. Bientôt, sa voix est grignotée par les dissonances, s'enroue d'une clarinette, devient sifflante. La grosse caisse s'en mêle, et peu s'en faut pour que le tout s'embrase. Écartant toute forme de rationnalité rythmique, il ne reste plus pour l'auditeur que le paradis des sonorités, qui empruntent à toutes les fréquences du spectre. Apercevoir James Conlon, appliqué dans des battues complexes, nous rappelle cependant que s'ils sonnent parfois claudicants, les rythmes en jeu sont écrits pour l'être. Nuance.

La Symphonie n° 8 de Dvořák nous ramène face aux grands espaces champêtres, à la musique univoque de la terre. Mais ses bonnes odeurs de chou bouilli ont manifestement agacé le mélomane venu écouter Prokofiev : passé l'entracte, un bon tiers des spectateurs manquaient à l'appel. Pourtant, nul ne sait chanter le folklore comme Dvorák, nul n'est allé aussi loin dans la conquête du terroir, avec cette puissance des lames de fond, cette candide ferveur des thèmes, cette griffe tchèque qui marquent les moindres recoins de la partition. Et ce qui frappe, dès les premières pages, c'est la tonalité de sol majeur, peu courante pour une œuvre du romantisme, de même que certains appels pastoraux de l'allegro, qui rappellent le quatuor américain. Dernier mot de la soirée pour l'Orchestre National de France, sous la baguette de James Conlon, et émouvante conclusion de ce très beau concert. Une telle œuvre ne s'interprète pas, mais se vit et se respire.