S’il est bien un reproche qu’on ne saurait formuler à l’égard de David Grimal, c’est de manquer d’ambition. A l’affût de tous les répertoires, fidèle à une approche démocratique de la musique, aussi accessible à un public varié que tangible pour cette formation découplée et sans chef, expansif sans pour autant céder à l’étalage… Il continue à incarner, dix ans après la création de son ensemble Les Dissonances, une approche à part de cette musique qu’il qualifie plus volontiers de « savante » que de « classique ». Approche qui s’avère, appliquée à la musique de Bach, doublement payante : tout d’abord parce que le maestro Grimal y avance en terrain archi connu ; et ensuite parce que le concertiste sait s’y entourer de musiciens et de solistes plus que prometteurs.

David Grimal © Bernard Martinez
David Grimal
© Bernard Martinez

Ouvrir sur le BWV 1060 en do mineur, occasionnel concerto pour deux clavecins, vraisemblablement écrit pour violon et hautbois, dans la plus rare version pour deux violons, laissait deviner un désir de complétude des voix à contre-courant des habituelles lectures des concerti grossi à la Vivaldi – très dialogués et imitatifs, comme pour mieux contraster avec les cadences. En accord avec l’orchestration, véritable consensus entre lecture moderne et baroque du répertoire – sur cordes modernes, en intégrant l’indispensable mais discret clavecin, et en optant pour des Stradivarius datant de l'époque de composition côté solistes – l’interprétation au coude à coude entre le vibrant David Grimal et la plus discrète mais non moins brillante Anna Göckel s’avéra particulièrement émouvante. Sans doute parce qu’unie au professionnalisme, au son travaillé et au lyrisme de Grimal, la jeune Anna Göckel, armée d’une technique stupéfiante, d’une sincérité et d’une modestie non feintes, ajoutait le temps de jolies envolées et ailleurs un contrepoint doté d’une rare fraîcheur. De quoi enrichir la déjà grande palette de timbres et d’expressions jalonnant le dansant allegro, les très beaux échanges de l’adagio et la virtuosité contrapuntique de l’allegro final.

Très belle introduction, donc, à la virtuosité requise par le concerto n°1 pour violon en la mineur (BWV 1041) joué ensuite, vrai tube, somme de toutes les particularités bachiennes en termes de cordes. Tout y était : le sens de l’échange nécessaire à la première succession de tutti et de soli, ainsi que la solidité et la tonicité des successives broderies et mouvements disjoints et arpégés de l’Allegro moderato ; le lyrisme poignant de l’andante, tout en régularités et chromatismes sur une basse obstinée soulignant les légères mais conséquentes modifications harmoniques ; et enfin la robustesse d’un finale physique, aux accents de gigue, que David Grimal naviguait sans peine. Le concerto n°2 pour deux violons en ré mineur (BWV 1043) permit d’entendre dialoguer sur un pied d’égalité – l’échange volontaire des partitions des deux solistes soulignant cette similitude frôlant l’interchangeabilité – Grimal et Hans-Peter Hofmann. Difficile de délimiter, les yeux fermés, qui jouait derrière quelle voix dans le fugato du vivace, quelle tenue émergeait du sublime largo ma non tanto, jusqu’au grouillement d’un allegro particulièrement énergique.

C’est donc sur le concerto pour violon n°2 en mi majeur (BWV 1042) que s’est achevé le concert – ou presque. Lorgnant davantage du côté de Vivaldi, l’inventivité de la ligne mélodique en plus, il donna l’impression, le temps d’un allegro célébrissime et sans pli, d’un adagio à l’expressivité semblable à celui du BWV 1041 et d’un allegro final particulièrement technique, de quitter peu à peu les terres captivantes bachiennes abordées jusqu’alors pour rejoindre celles, plus aguerries mais dépourvue de ces sublimes fêlures, du concerto à l’italienne. C’était sans compter non seulement sur la générosité d’un David Grimal dirigeant toujours son énergie vers le public, mais également sur le très beau largo de la sonate n°3 (BWV 1005) donné en bis, déchirant à souhait, et concluant ce fourmillement de voix virtuose sur une monodie profonde.