Le chef allemand André de Ridder faisait ses débuts hier soir avec l’Orchestre symphonique de Québec dans un programme pour public plutôt averti. Le concert faisait-il partie des auditions pour trouver un successeur à Fabien Gabel ? Une chose est sûre : le chef invité a produit une impression plutôt mitigée. Si certains moments semblaient assez bien sentis – dans la Symphonie n° 3 de Bruckner surtout –, plusieurs épisodes ont laissé au contraire passablement à désirer.

Henri Demarquette © Jean-Marc Volta
Henri Demarquette
© Jean-Marc Volta

Champion de la musique contemporaine (il a créé plusieurs œuvres de compositeurs de renom), Ridder est un cérébral. On l'entend bien dans la très complexe Épiphanie pour violoncelle et orchestre d’André Caplet : le musicien a bien assimilé chaque note de la partition et sait ce que chacun des instruments fait à tout moment. L'œuvre de Bruckner comportait également plusieurs moments assez intenses, entre autres dans le mouvement lent. Mais il est souvent difficile – et c'était le cas hier – de départager qui, du compositeur ou de l’interprète, insuffle de l’émotion.

Ce qui est sûr, c’est que le geste plutôt raide d’André de Ridder empêche le courant de passer. C'est connu : un chef tendu crispe les musiciens qu'il a devant lui. Rarement a-t-on entendu autant d’imprécisions et de crispation dans un orchestre qui, entre autres sous la houlette de son directeur en titre, sonne la plupart du temps beaucoup mieux. Les violons, notamment dans le scherzo de la symphonie de Bruckner, produisent des aigus souvent aigres. Malgré son indélogeable sourire, le chef semble souvent peu concerné par les émotions dégagées par la musique. Le début du premier mouvement du Bruckner est joué droit, sans suspense. Même chose pour les évocatrices premières mesures du Caplet, dirigées avec indifférence.

De la même manière, la redoutable constance de la pulsation maintenue par le chef donne des crescendo qui tombent souvent à plat. C'est notamment vrai dans la partie orchestrale du Concerto pour violoncelle n° 1 de Saint-Saëns, joué en début de concert, où les phrases manquent trop souvent de direction. Quant à la continuité mélodique, elle fait régulièrement défaut. Dans une musique comme celle de Caplet, où la circulation des motifs se fait de manière constante entre le violoncelle solo et l’orchestre, ainsi qu'à l’intérieur de l’orchestre entre les différents instruments ou groupes instrumentaux, la conscience de cette continuité est primordiale. On a cependant ici l’impression que cela échappe la plupart du temps au chef.

La prestation du violoncelliste invité Henri Demarquette est autrement plus convaincante. Demarquette est issu de cette grande école du violoncelle français qui nous a donné – et nous donne encore – d’immenses musiciens comme Pierre Fournier, Gautier Capuçon et Jean-Guihen Queyras. Le musicien a joué les deux œuvres – le Saint-Saëns et le Caplet – avec une droiture et une autorité naturelles mais, surtout, avec un vrai sens du beau. Jouées par cœur – un bel exploit pour Caplet ! –, les deux pièces lui permettent de déployer tout un spectre de nuances et de couleurs.

La cadence du Caplet, jouée comme en transe, est un des moments forts de la soirée. Son Saint-Saëns chante du début à la fin, avec une émouvante tendresse dans le mouvement final et un remarquable legato dans le mouvement central. Un petit incident dans le Caplet – un problème avec les chevilles de l'instrument – a obligé le chef à interrompre brièvement la représentation, mais le tout a repris avec un grand professionnalisme, sans que Demarquette semble moindrement perturbé. C'est cela le métier ! Mais le métier, c’est aussi de ne jamais jouer la même œuvre de la même façon. Le trop cérébral André de Ridder ne nous a guère convaincu sur ce point. Heureusement, il y avait Henri Demarquette.

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